La situation créative est la 2ème phase du Schéma de la marelle :
Phase précédente : Changement de paradigme - questions actuelles
On parle de situation créative lorsque toutes les voies habituelles de résolution de problèmes ont été épuisées. Le(s) sujet(s) créateur(s) doivent alors avoir recours à leur imagination

L’ atelier du peintre, de l’ inventeur ou le laboratoire du savant sont autant de lieux où la situation peut devenir créative.

Bien des nouveautés cependant ont vu le jour hors de ces lieux consacrés par l’ usage.

Une anomalie, bien souvent découverte par hasard déclenche une crise dont la résolution sera une oeuvre nouvelle fruit d’un réarrangement symbolique
Chaque discipline emporte dans son sillage de connaissance [1] des zones entières d’ignorance, quelques fois pendant des siècles. Ainsi, la conjecture de Fermat qui énonce qu’il n’y a pas de nombres entiers non nuls x, y et z tels que :
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attendit sa démonstration pendant plus de 3 siècles. On n’y croyait plus lorsqu`au début des années 90, une solution de plus de 300 pages était annoncée dans les mileux concernés. Finalement la démonstration d’Andrew Wiles [2] était validée en 1994 de telle sorte que cette conjecture est devenue le théorème de Fermat-Wiles.

La réponse à une telle énigme a non seulement exigé l’engagement d’un certain nombre de candidats à la renommée mais des ressources théoriques et pratiques considérables. P. de Fermat, dans une note de lecture, laissait penser qu’il connaissait la démonstration alors que cette dernière exige des moyens théoriques dont il ne disposait pas. Cette situation créatrice sur plusieurs siècles ne pouvait pas être le simple prolongement d’un statu quo ante. [3].
De la même manière, il a fallu des siècles [4] et de nombreux essais infructueux pour que le mythe d’Icare devienne réalité. Pourtant la démonstration qu’il était possible de faire voler plus lourd que l’air était offerte par les oiseaux ou les chauves souris. Il faudra attendre les essais des Frères Wright pour réaliser, non pas le vol par battement d’ailes mais par sustentation de l’appareil par la force de portance : dès 1822, George Pocock, enseignant à Bristol, commence cette longue marche chaotique vers le vol d’un plus lourd que l’air et réussit à tirer une calèche par un train de 2 cerfs-volants.

Quelques années plus tard, en 1844, un pantin, assis sur une chaise, est propulsé le long d’une ligne de cerf-volant à l’aide d’un parapluie.-J-D Colladon (1844)


avec le vol plané de J.M. Le Bris ((1817-1872), la ficelle devient inutile. Lors de son tour du monde pendant son service militaire, Le Bris aurait observé les albatros dont sa "barque ailée" se serait inspirée pour parcourir dès 1857 quelques 200 m à environ 100 m d’altitude.

Le "Planophore" de 1871 ( [5] à l’hélice propulsive de A. Pénaud (1850-1880) jalonne également le chemin vers le vol d’un plus lourd que l’air. Il aurait été un des jouets préférés des frères Wright, fabricants de bicyclettes.
Objet volant, désormais cerf-volant sans ficelle, l’appareil sera contrôlé par le mouvement du corps de Otto Lilienthal (1848-1896) [6]

A partir de cet instant, le vol plané méritait d’être perfectionné. Les planeurs de O. Chanute ( 1832 — 1910) réussirent plus de 2 000 vols sans accident. Ses travaux, inspirés de ceux de Lilienthal et de Mouillard, furent largement repris par les frères Wright.

Auparavant, Clément Ader eu l’idée de monter un moteur sur les planeurs pilotés. Le 9 octobre 1890, il essaya et réussit dans le parc d’Armainvilliers appartenant à M. Isaac Pèreire, à faire décoller un aéroplane avec son pilote par la seule force de son moteur. Ce jour là, l "EOLE" se souleva de quelques centimètres, volant sur une cinquantaine de mètres, tracté par une hélice quadripale en barbes de bambou, mue par un moteur à vapeur à deux cylindres.

Finalement, c’est à Kill Devil Hill (Caroline du Nord), que Wilbur Wright, couché aux commandes de son appareil à moteur tentera de faire voler son appareil le 14 décembre 1903 : cette première tentative se solda par un échec. Trois jours plus tard cependant, les deux frères étaient prêts pour un nouvel essai. [7]

Conseillés par Octave Chanute dont ils reprirent le planeur biplan, les frères Wright eurent le génie de vouloir apprendre à piloter pour comprendre ce qui pouvait se passer en vol.
A partir d’un moteur d’automobile de 12 cv (109 kg), le 17 décembre 1903, dans les dunes désertiques de Kitty Hawk, ils réussirent quatre vols à bord du biplan baptisé " Flyer ". Le premier vol, succession de montées et de plongeons de moins de 36 m, dura 12 sec. Au dernier vol de la journée, Wilbur parcourut 260 m.( Soit 97 secondes pour les 4 vols). Le Flyer sans roues ne décollait pas par ses propres moyens mais était catapulté, le moteur de 12 cv ne permettait pas un décollage. Ses commandes de vol étaient peu fonctionnelles et le "Flyer" restait difficile à gouverner. Avec le recul, il apparaît que le principal mérite des frères Wright fut de démontrer la supériorité de la démarche scientifique sur l’empirisme. [8] La progression par à-coups telle que les étapes vers le vol d’un plus lourd que l’air (cerf-volant sans fil, vol plané puis piloté et enfin motorisé) se rencontrent dans bien des créations : de ce point de vue, les situations créatrices ne sont pas des points alignés mais un nuage d’états provisoires réliés entre eux par des lignes brisées dans l’histoire des sciences, des techniques ou des arts. De plus, bien que notre époque entoure inventeurs, savants ou artistes d’une aura quasi-magique, leurs travaux ne pourraient pas avoir été mené à bien sans une foule de précurseurs aussi obscurs qu’indispensables à leur réussite. Robert Chambers, par exemple, parlait de l’Evolution du temps de Darwin mais est resté anonyme. Dans quelques cas, comme celui des travaux de Painlevé et d Einstein, des travaux parallèles apparaissent sans qu’il soit possible de désigner des créateurs indépendants les uns des autres. La propriété intellectuelle, juridiquement récente dans le monde occidental, considère toute création comme un bien au même titre qu’une propriété. C’est ignorer qu’une oeuvre émerge d’individus, de milieux ou d’une époque soumis aux contraintes et aux croyances liées à l’usage de la langue.
A une époque où ce culte de la personalité n’existait pas encore, bien des réponses cherchaient, en fait, leur problème. Dans l’Antiquité, Erathostène avec des moyens de fortune (bâton pour mesurer les longueurs courte et "heures de chameaux" pour les longues distances ) en mesurant l’angle entre un bâton planté verticalement et les rayons du Soleil à Alexandrie, trouve un cinquantième de cercle, soit 7 2’=360/50 : il en déduit donc que le tour de la Terre mesure 250000 stades soit 40 000 km. De la même manière, les bàtisseurs de cathédrales pour la plupart anonymes ont apporté des réponses à des questions qui ne concernaient qu’eux dans leur recherche du divin.


Ce qui apparaît, de nos jours, comme secrets inviolables - certaines couleurs de vitraux [9] [10] . ou calculs d’architectures - ne sont en fait que des questions qui nous sont adressées après coup auxquelles les oeuvres d’art sont en elles-mêmes la réponse.

La cathédrale entière est alors à la fois l’atelier de nos artistes contemporains, les musées qui recoivent leurs oeuvres et les laboratoires qui expérimentent les nouveautés.
Phase suivante : Esquisse d’une théorie du sujet créateur