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Propriété intellectuelle controversée

A qui appartient le virus du SIDA ?

D’un coté à l’ autre de l’ Atlantique
vendredi 27 mars 2009 par Jean-François Doucet

Elément déclencheur

Dans le cas de l’épidémie de SIDA, le questionnement à l’origine des recherches sur les causes de la maladie de déficience immunitaire n’ est pas pure abstraction intellectuelle :

Le 5 juin 1981, l’agence épidémiologique d’Atlanta [1] relève cinq cas de pneumonie à Los Angeles, entre octobre 1980 et mai 1981. Ces patients sont tous homosexuels et présentent un système immunitaire défaillant.

Le 3 juillet 1981, un article publié dans le “ New York Times ” porte à la connaissance du grand public cette "nouvelle" maladie. De fait, elle prend très vite le nom de "gay syndrome " puisque touchant presqu ’exclusivement la communauté homosexuelle. Une équipe de chercheurs américains se met au travail sous la direction du professeur Robert Gallo qui a découvert en 1980 le premier rétrovirus humain. On remarquera alors qu’entre les mains des savants concernés, la maladie entre dans la (seconde) phase créative du processus de découverte.

Des savants concernés

Très tôt des hypothèses parfois fantaisistes comme les vaso-dilatateurs utilisés par les homosexuels, circulent sur la maladie des 4 h (Homosexuels, Hémophile, Héroïnomans et Haïtiens). Sa transmission par la voie sexuelle (chez les homosexuels et les haïtiens), par la voie sanguine (chez les héroïnomanes et les hémophiles) est analogue à celle de l’Hépatite B ce qui rend très probable l’origine virale de la maladie : le cytomégalovirus (CMV), le virus d’Epstein-Barr (VEB), le virus de l’hépatite B (HBV) sont un instant supposés être à l’origine de l’immunodéficience. Mais tous ces virus ne sont pas la cause de l’immunodéficience mais plutôt la conséquence. Robert Gallo, pour sa part, considère le HTLV-1 comme la cause probable du Sida.

Controverse entre savants

En 1982, les premiers cas français apparaissent et des médecins se mobilisent. Ainsi, le docteur W. Rozenbaum, soignant depuis 1981 Mr Bru, un jeune steward demande l’aide de l’équipe du professeur Luc Montagnier, par ailleurs spécialiste des Oncornavirus, à Françoise Barré-Sinoussi et Jean-Claude Chermann, de l’Institut Pasteur. Les recherches commencent fin 1982 à partir de recherches sur la relation des retrovirus animaux et du cancer. C’ est en effet aux rétrovirus que l’on pense dans la mesure où les lymphocytes T CD4 sont la cible du virus. Au décès de son patient en 1983 , le Dr Rozenbaum prélève les ganglions lymphatiques à des fins d’analyse. Les chercheurs de l’Institut Pasteur cultivent ces cellules et constatent une activité enzymatique : les cellules produisent de la reverse transcriptase [2] qui signe la présence de rétrovirus. Après épuisement de la culture, le virus est transféré sur des lymphocytes T non infectés. L’activité de l’enzyme est retrouvée, commence par augmenter, puis diminue. Au contraire du HTLV-1 de l’équipe de recherche américaine, une culture du virus n’active pas les lymphocytes mais les tue. Observé au microscope électronique d’autre part, le virus responsable de l’infection est très différent de HTLV-1. Le virus isolé est baptisé LAV pour Lymphadenopathy Associated Virus et sa découverte publiée le 20 mai 1983 dans Science [3]

Tout compte fait ...

L’équipe de Pasteur envoie alors des échantillons de son isolat [4] à l’équipe de Robert Gallo du National Cancer Institute et demande des réactifs de retrovirus ( anticorps anti-HTLV) à des fins de vérifications. On voit là les limites de la collaboration interdisciplinaire : l’objectif de lutte contre la maladie s’estompe devant d’autres aspects de la découverte. En particulier, la collaboration qui a permis aux francais d’isoler le virus et aux américains d’aider à établir la relation de cause à effet entre la maladie et le virus, a de telles conséquences économiques que la rivalité entre les 2 équipes de recherche prend le dessus. La recherche scientifique apparaît alors comme une entreprise dépassant largement le contexte strictement individuel des savants et de leur milieu qui justifie à ce titre leur travaux communs. Les lois sur la propriété intellectuelle régentent leur travail d’équipe autant que d’éventuelles retombées économiques de leurs trouvailles [5] Dès ce moment, les enjeux ne sont plus la découverte des causes de la maladie dans une pure logique scientifique mais la mise au point d’un test de dépistage. Le 23 avril 1984, la Secrétaire Américaine d’ Etat à la Santé annonce la découverte du virus [6], par Robert Gallo qui baptise le virus HTLV-III. Il considère, en effet, que le virus isolé par l’équipe francaise n’ est qu’un rétrovirus de la famille qu’il a découverte. En 1985 l’Institut Pasteur porte alors plainte aux Etats-Unis alors que les génomes du LAV (Institut Pasteur) et HTLV-III sont sequencés et apportent la preuve de l’origine commune des deux souches, [7] celle prélevées sur les ganglions de Mr Bru. [8]. Finalement, le 4 décembre 1987, un accord est conclu pour le partage des royalties du brevet du test de dépistage, aux Etats-Unis, alors que le brevet en Europe est entièrement détenu par l’Institut Pasteur. [9]

Trois logiques à l’oeuvre : scientifique, commerciale et politique

Sans que les croyances irrationnelles ayant mis sur la piste des rétrovirus soient connues [10] au moins 3 logiques ont été à l’oeuvre dans la lutte contre la maladie :

1.-La logique scientifique déductive menant des symptômes ganglionnaires de la maladie à l’infection virale. Dans cette logique intervient naturellement les positions des différents acteurs de la découverte. Du coté francais, on peut citer le Pr L. Montanier dirigeant une équipe de recherche à l’Institut Pasteur, le Pr Jean-Claude Chermann et son ancienne élève le Pr Francoise Barré-Sinoussi, du coté américain et tout aussi important dans le processus de la découverte, le Pr Robert Gallo et son équipe.

2.-La logique commerciale qui exploite la découverte sous forme de tests de dépistage de la maladie et aux yeux de laquelle les malades atteints constituent un marché dont il faut couvrir les besoins de santé.

3.-La logique politique qui, en 1987, fait intervenir R. Reagan, Président des USA et J. Chirac, Premier Ministre pour défendre les intérêts des 2 états. Pour clore le débat, l’Institut national de la Santé Américain reconnaît en 1994 que l’équipe française a identifié la première le virus responsable de la maladie. En l’état actuel des lois en vigueur, la paternité de la découverte lui revient par conséquent.

C’ est dire que la relation nouvelle de cause à effet qui s’établit entre une maladie et l’agent responsable, exprimée sous forme d’une organisation signifiante nouvelle :

"Le virus VIH est responsable du SIDA"

est fonction des lois en vigueur dans les milieux où elle a été formulée.



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