La "photographie du temps" avant le cinéma

mercredi 13 avril 2011

A l’occasion de l’exposition " Le corps en mouvement ", l’accent est mis sur les origines de la cinématographie. Une série d’inventions en particulier de jouets exploite la propriété de la rétine de conserver un instant l’impression visuelle. Un défilement assez rapide et discontinu d’images donne à l’oeil l’impression d’un seul mouvement de l’objet représenté. Ensuite l’étude du mouvement des animaux (chevaux, oiseaux etc) mènera à l’invention du "fusil photographique" inspirée du "Revolver astronomique". Dès cette époque les photos sont prises en rafale pour l’enregistrement des mouvements du corps avant même l’invention du cinématographe.

La représentation du mouvement avant le cinéma

Très tôt après l’invention de la photographie [1], l’idée de fixer le mouvement a donné lleu à de nombreuses tentatives. Peut-on y voir les signes avant coureurs de l’invention du cinéma ? : la « photographie du temps » était dans l’air ...du temps !

Principe du Thaumatrope Dès 1820, deux Anglais Fritton et Paris inventent un jouet : le thaumatrope, nom qui signifie le « prodige tournant ». Un disque sur lequel sont représentés deux dessins distincts, par exemple, d’un coté une cage et de l’autre un oiseau, tourne rapidement. L’oiseau apparait être en cage !

GIF - 44.6 ko

Entre 1829 et 1833, un physicien belge, Joseph Plateau, après sa thèse sur la persistence rétinienne, invente un jouet qu’il désigne sous le nom de phénakistiscope. Sur un cylindre en carton, se trouvent dessinées les différentes phases d’un même mouvement. Un autre cylindre est percé de fentes réparties de façon aussi régulière que les images. En faisant tourner les deux disques placés sur un même axe, on a l’impression de voir le mouvement se faire et se répéter.

JPEG - 3.5 ko
Zootrope
Invention de William Horner (1833)

Le zootrope créé en 1833 par le mathématicien William George Horner est d’abord considéré comme un jeu optique auquel on donne donne le nom de Daedolum ou « roue du diable »

JPEG - 28.4 ko
Praxinoscope d Emile Reynaux (1877)
12 images se réféchissant sur un miroir donnent l’illusion du mouvement

Le praxinoscope (1877) d’Émile Reynaud, un instituteur du Puy-en-Velay, avec son système de miroirs à l’intérieur du tambour donne l’illusion du mouvement sans obturation par la persistence de 12 images sur la rétine.

La photographie du temps avant le cinéma

"Le temps de suspension" du Cheval Occident

Après avoir envoyé au journal Alta California, le 2 août 1877 une photographie du cheval Occident, E. Muybrdge reprend ses travaux . Pour le 18 juin 1878 Leland Stanford, Gouverneur de Californie, propriétaire du cheval, s’est assuré les services de E. Muybridge pour tenter d’enregistrer le mouvement du cheval. Depuis 1872, il tente de répondre à la question de savoir si les quatre sabots du cheval au trot touchent terre simultanément. Les photos de sa course seront prises, pour renforcer la luminosité, sur une piste en terre battue, blanchie à la chaux pour l’occasion sur fond blanc d’une toile de coton clair tendue sur la grange en arrière-plan. De l’autre côté, douze appareils photo sont alignés : le cheval Occident, s’élance sur la piste blanchie. Les douze obturateurs s’ouvrent successivement et permettent de fixer douze images au millième de seconde [2] [3] !

GIF - 58.1 ko
Le mouvement du cheval Occident
Muybridge photographie le cheval Occident appartenant au Gouverneur Leland Stanford

Muybridge montre alors, après développement, ce qu’aucun humain n’a jamais vu : la décomposition de mouvements invisibles à l’oeil nu qui révèlent que les quatre sabots, à un moment donné, ne touchent plus le sol, et sont, pour un temps, en suspension.

E-J Marey devient chronophotographe

E-J.Marey apprenant dans le journal "la Nature" les tentatives de Muybridge de photographier le cheval " Occident", imagine de reproduire le mouvement à l’aide du "fusil photographique" par analogie avec le revolver astronomique concu pour l’observation de Venus par J. Janssen.

Mesure de la parallaxe solaire

Pour le passage de Venus devant le Soleil en 1874, J. Janssen avait concu un dispositif astucieux pour "photographier le temps". La mesure du temps de passage de la tache noire (Venus) devant le disque Solaire permet de calculer la distance de la Terre au Soleil. Mais la précision des calculs se heurte aux incertitudes des déterminations du point de contact entre cette tache noire et le soleil. Pour remédier à cette imprécision des observations, dès 1870, l’astronome Hervé Faye préconise l’emploi de la photographie : "Le seul mode qui présente des garanties complètes, c’est l’observation photographique, dont j’ai poursuivi depuis si longtemps l’introduction dans les mesures astronomiques. Ce genre d’observation supprime l’observateur, et avec lui l’anxiété, la fatigue, l’éblouissement, la précipitation, les erreurs de nos sens, en un mot l’intervention toujours suspecte de notre système nerveux " [4]. Le Revolver photographique de J. Janssen apporte toutes les garanties requises pour éliminer les aléas des mesures faisant intervenir la conscience humaine : un héliostat et une lunette et plaque de daguerréotype enregistrent les données visuelles tandis que l’instant précis de contact est indiqué par un cadrant figurant l’écoulement des secondes. Il suffisait à J. Janssen de décrire le 15 février 1873, pour améliorer le dispositif, un appareil prenant une série de photographies " en rafale " au moment où le contact va se produire : ainsi, une des photographies donne nécessairement l’image du point de contact alors que le cadrant indique l’instant précis où il avait eu lieu. Une fois éliminé les sens de l’observateur astronomique, espace et temps pouvaient être mis en concordance avec une précision inégalée.

JPEG - 73.2 ko
Le Revolver astronomique de Janssen
Dispositif pour photographier le passage de Venus devant le Soleil (d’après "La Nature" )

L’analogie du "revolver astronomique" au "fusil photographique" s’écrit alors :

Le transfert de technologie par analogie :

Vol des oiseaux dans le ciel = Passage de Venus devant le Soleil.

donne naissance au " fusil photographique " dont l’idée revient à E-J. Marey en 1882 qui rapporte l’origine de son invention :
" Le journal la Nature venait de publier quelques-unes des figures de M. Muybridge ; je m’empressai d’écrire au rédacteur en chef, mon ami G. Tissandier, pour lui exprimer mon admiration pour ces belles expériences et pour le prier d’engager leur auteur à appliquer la photographie instantanée à l’étude du vol des oiseaux. J’émettais alors l’idée d’un fusil photographique à répétition analogue au revolver astronomique imaginé par mon confrère J. Janssen pour observer le dernier passage de Vénus. Ce fusil donnerait une série d’images successives prises à différents instants de la révolution de l’aile. Enfin, ces images, disposées sur un phénakistiscope de Plateau, devrait reproduire l’apparence du mouvement des animaux ainsi représentés."

PNG - 135.7 ko
Le fusil photographique
Sur le modèle du "revolver astronomique", E-J Marey invente en 1882 le "Fusil photographique"
JPEG - 3.8 ko
Pélican volant, sur une seule photographie.- Marey ( vers 1882.)

Dans ce climat de recherches à la fois des propriétés de l’oeil lors de la vision du mouvement et des moyens de faire correspondre mesure du temps et de l’espace, le cinéma voit le jour, comme si les inventions antérieures jalonnaient le chemin vers le cinématographe.

JPEG - 9.7 ko
Kinetoscope de T Edison (1891)
Le Kinétoscope ne permet pas une projection publique des images en mouvement

Thomas Edison, en 1888, après sa rencontre avec Emile Reynaud invente le Kinétoscope qui ne permet qu’à une seule personne de voir le film. E Reynaud à son tour en 1892 présente son Théatre optique où il projette au musée Grévin les premiers dessins animés ou "Pantomimes lumineuses". Puis T Edison concoit dès 1894 le "Black Maria", le premier studio cinématographique.

JPEG - 67.8 ko
Un cinématographe
Les premiers films étaient perforés pour leur entrainement

Roundhay Garden Scene " est un court métrage de 1888 réalisé par Louis Le Prince, très probablement filmé le 14 octobre 1888. D’une durée de deux secondes, avec 12 images par seconde, il serait le premier film répertorié de l’histoire.

PNG - 79.6 ko

GIF - 37.4 ko
Mouvement brownien d’innovation
De 1820 à 1895, l’invention du cinématographe est précédée d’une série d’innovations
JPEG - 6.8 ko
Cinématographe des Frères Lumières
Les deux parties correspondent à la source lumineuse et au système d’entrainement du film à l’aide d’une manivelle
JPEG - 14.2 ko
La Sortie de l’usine Lumière
Cette scène de 45 secondes a été tournée par les frères Lumière le 19 mars 18952.

Le 13 février 1895, enfin, les frères Auguste et Louis Lumière, déposent le brevet du Cinématographe avant de présenter, le 22 mars 1895, en projection privée à Paris à la Société d’encouragement à l’industrie nationale, la Sortie de l’usine Lumière à Lyon.

JPEG - 229.3 ko
Affiche du Cinématographe Lumière

[1La date de l’invention est ainsi 1839, date de la présentation par Arago à l’Académie des sciences de l’« invention » de Daguerre, le daguerréotype.

[2La durée de l’exposition évaluée à 1/1000 ème de seconde a été déterminée avec une relative précision grâce à l’image un peu floue du fouet du conducteur : celui-ci n’a pas eu le temps de parcourir une distance égale au diamètre de son manche .- D. Robbel, Eadweard Muybridge et la culture de l’image en mouvement, Actes du Colloque Marey/Muybridge, Palais des Congrès, Beaune 19 Mai 1995 p 34-59

[3Les meilleure performances de l’époque sont d’un cliché en 15 secondes sur des plaques de verre recouvertes de collodion humide.

[4Hervé Faye, "Sur l’observation photographique des passages de Vénus¤" [14 mars 1870], ibid., p. 178. En 1872, il précise que "l’idée simple mais féconde de supprimer l’observateur et de remplacer son oeil et son cerveau par une plaque sensible reliée à un télégraphe électrique [est], dans le système des observations modernes, un progrès presque comparable à celui qui a été réalisé, il y a deux siècles, par l’application des lunettes aux instruments de mesure" ("Rapport sur le rôle de la photographie dans l’observation du passage de Vénus", ibid., p. 228).