Une écologie de la connaissance est-elle nécessaire ?

mardi 23 mars 2010

Evolution des médias et découverte scientifique

Dans la mesure où le contenu de ce qui est publié dépend dans une large mesure des moyens d’expression mis à disposition des producteurs de connaissances, on pouvait s’attendre à de profonds bouleversements dans l’apparition et la diffusion des nouveautés du XXIème siècle.

Ida plus vieille que Lucy

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"Ida" fossile de Darwinius masillae
Conservé par des moyens moderne, cet holotype est prêt à être introduit sur le marché allemand des fossiles

"Ida", un fossile vieux de 47,3 millions d’années de Darwinius masillae a été "découverte" pour une somme rondelette proposée par un négociant à un passionné de paléontologie. "Ida" se distingue donc des découvertes d’autres fossiles comme le squelette de Lucy vieux de 3,2 millions d’années. Ici, point de fouilles longues, fastidieuses et coûteuses donnant matière à réflexion à des paléontologues : après l’achat, le fossile de "Ida" a dû être authentifié par des examens aux rayons X : cette méthode était autant utilisée à des fins scientifiques que pour justifier la somme payée à un collectionneur privé. Même la procédure de vente s’inspirait des appels d’offre sur le marché : une moitié de la somme à la commande et l’autre moitié après authentification.

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Authentification de Darwinius masillae
L’authentification aux rayons X justifie les sommes versées pour l’achat de "Ida"

Dans le climat actuel de triomphe de la science, 2 ans mobilisant 6 noms presitigieux de la discipline auront suffit pour faire admettre à la communauté scientifique que le fossile acheté est bien un des premiers squelettes complets de primates. De plus, cette affirmation inspirait suffisamment les institutions concernées pour que le fossile devienne du même coup le "chaînon manquant " [1] entre les êtres humains et les primates. "Ida " est loin d’être un objet scientifique zizaguant d’experts en spécialistes pour, dissipant des doutes légitimes, apporter ses lumières à des êtres humains en quête d’origine : "Ida" a été lancé comme une star dans le milieu académique par les moyens modernes non pas tellement d’investigation mais de diffusion des connaissances. De ce fait, "Ida" est plus un effet médiatique qu’une vérité cachée, par exemple, dans la Pierre de Rosette à laquelle le fossile a été comparé. D’ailleurs rien n’a été épargné pour la faire connaitre par un livre et un film
et naturellement un site web sans oublier le logo d’un moteur de recherche sur le web un instant aux couleurs de "Ida"

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"Ida" orne un logo du web
Le moteur de recherche "Google" aux couleurs de "Ida" pour un instant

Publish or perish

Ce baptême ici et maintenant d’une idole qui n’attend pas la patine des ans pour être immortelle tient-il à l’explosion des connaissances alliée à la limitation de la curiosité humaine à un champ toujours plus pointu des possibles ? Les connaissances qu’un individu peut exploiter sa vie durant, ainsi que la spécialisation de la production de la connaissance a conduit, on le sait, à une profusion de publications inconnue à ce jour. Le mot d’ordre parmi les producteurs de connaissances étaient depuis quelques décennies "Publish or perish " [2] ce qui contribuait à une pléthore de publications bien souvent sans grand intérêt parce que simples redites d’un petit nombre de connaissances vraiment nouvelles. Un nouveau pas vient d’être franchi : au lieu d’années de labeur acharné dans un univers cloisonné par les limites de chaque discipline, "Ida" est née de l’initiative de chercheurs de paleobiologie et paleomorphologie dans un univers globalisé où les limites entre recherche fondamentale et appliquée, financement privé ou public, commercialisation et "poubellication" s’estompent en faveur du sensationnel médiatique ! [3] ! A croire que la globalisation économique actuelle touche également la production des connaissances et par conséquent les connaissances elles-mêmes [4] De plus, l’importance des moyens de communication mis en oeuvre est telle que non seulement les résultats dignes de confiance peuvent être exhiber aux yeux du public mais encore le processus de production de ces connaissances est désormais accessible.

Une écologie de la connaissance serait-elle nécessaire ?

Le risque d’une telle utilisation des moyens modernes de communication est évident : passer des connaissances à diffusion nécessairement restreinte réservées à une élite à un feu continu d’informations plus ou moins fiables introduit une partie du monde dans l’opulence de la connaissance. Or les ressources de la planète, utilisables par les êtres humains ont montré leurs limites : ces dernières peuvent certainement être transposées au domaine des nouvelles technologies. Dans cette frénésie de résultats répandus sur la planète, l’oubli des déchets ou des retombées négatives d’une telle consommation de ressources risque de faire apparaître la nécessité d’une économie voire d’une écologie de la connaissance tout au moins au coeur de notre civilisation technicienne.

Sources :
Complete Primate Skeleton from the Middle Eocene of Messel in Germany : Morphology and Paleobiology


[1en anglais "missing link "

[2anglicisme que l’on peut traduire par "Publie ou disparais !"

[3on le sait, la durée de vie sur le marché d’un livre autrefois voisin de l’éternité (pour la Bible) est passé à quelques mois il y a quelques années et caractérise la " poubellication des livres

[4On peut citer à l’appui de cette thèse les ressources mises en oeuvre pour la publication après 15 années de recherche des résultats de la découverte de Ardipithécus ramidus, une série de onze articles, signés de 47 chercheurs de dix nationalités, publiés dans les revues américaines le 2 octobre dernier privilégiant les découvertes spectaculaires, qui attirent de nouveaux abonnés et génèrent des rentrées publicitaires.