Questions actuelles d’une époque

A chaque discipline ses interrogations, chaque époque son "Zeitgeist"
jeudi 31 décembre 2009
par  Jean-François Doucet
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L’absence de réalité valide pour tous explique les nombreuses variations de sa représentation et de sa mise en pratiques culturelles. Comparée à un terrain représenté par des cartes plus ou moins adéquates, cette réalité consensuelle est sujette à révision au cours du temps. Dans la plupart des cas, cette révision est donnée par un ajustement sommaire des schémas existants. Dans d’autres cas, les interrogations d’une époque, d’un milieu ou de la vie quotidienne mobilisent l’imagination pour leur apporter une réponse satisfaisante. Une meilleure adéquation des représentations aux buts assignés à la réalité induit alors une discontinuïté d’où jaillit la nouveauté.

La carte ne correspond plus avec le terrain ?

Les variations climatiques contemporaines sont l’exemple le plus marquant des questions actuelles de notre époque : d’une nature considérée comme ressource inépuisable d’énergie de toutes sortes, les changements climatiques obligent à passer à une planète à peine capable de subvenir aux besoins élémentaires de ses habitants.

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Correspondance de la carte et du terrain
Si la carte ne correspond pas au terrain, alors "terrain" , conseille un vieil adage militaire

Peu à peu, un consensus s’est établi dans les milieux scientifiques [1] sur ce changement de point de vue sur notre planète. De proche en proche, ce consensus a gagné toute les sphères (politiques, économiques etc ) de tous les pays du monde. [2]

Le passé a connu de tels bouleversements sur une vaste échelle : le dérèglement ne concernait pas l’utilisation des ressources naturelles mais la mesure du temps. Ainsi au début du XVIème siècle, 11 jours de décalage entre le calendrier julien et solaire rendaient impossible de fixer les célébrations religieuses avec la précision requise. La réponse donnée à cette anomalie, on le sait, conduira à l’adoption générale de l’héliocentrisme quelques 3 siècles plus tard.

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La Terre nourricière
Les déchets du repas peuvent, si l’on n’y prend garde, devenir un véritable poison !

Aussi bien dans le cas de la place de la Terre dans l’Univers que dans celui de l’utilisation de la planète comme source d’énergie, une anomalie constatée par quelques uns a alimenté une controverse débouchant sur un consensus général. C’est ce que T. Kuhn dans son livre " La structure des révolutions scientifiques " [3]appelait un changement de paradigme.

Changement de paradigme.

Une époque qui se caractérise par un équilibre entre ses observations de la réalité et ses théories explicatives ne change de paradigme au sens de T. Kuhn que lorsqu’elle ne peut plus s’en tenir à ce qui est admis par le sens commun ( confirmé par le consensus entre réalité et sa représentation et exprimé par consensus sur l’axe syntagmatique). Ainsi, du début de l’ère industrielle à nos jours, on peut tenir pour vrai et écrire l’énoncé :

La terre peut fournir à tous les ressources nécessaire à la vie

qui provoque de multiples études en particulier de la Biosphère considérée comme un équilibre cohèrent entre éléments de la biodiversité. Ainsi, les climats sont réliés à l’ère de répartition des espèces, elles-mêmes interdépendantes entre elles. Dans ce contexte, la pollution intervient comme un élément bousculant cet équilibre qui s’exprime :

Les ressources planétaires une fois utilisées à l’entretien de la vie sur terre déséquilibrent par leurs déchets les ressources elles-mêmes

Bien que les déchets soient depuis longtemps considérés, dans la dégradation de l’énergie, comme deuxième terme inévitable, leur prise en compte dans l’équation énergétique doit attendre la prise de conscience d’une anomalie, d’un événement ou d’un ensemble d’événements qui n’entrent pas dans les cadres existants pour l’ordonnancement des phénomènes :

source d’énergie (1) - source d’énergie (2) = déchet

sans cette anomalie, de nouvelles descriptions plus satisfaisantes de la réalité ne sont pas envisagées. Après épuisement des solutions maintenant le statu quo, elles s’énoncent non plus en reliant les éléments anciens entre eux pour trouver des solutions à des problèmes ordinaires mais en ayant recours aux ressources de l’imagination. De ce fait, les expressions améliorant l’adéquation entre réalité et ses théories explicatives s’exprime par des mots sur l’axe des associations (ou paradigmatique). Dans ce contexte, chacun espère alors faire entrer l’anomalie constatée dans une nouvelle loi mais transforme du même coup l’ordre que présentent d’autres phénomènes, auparavant sans problèmes. Le changement n’est alors complet que lorsque le nouveau paradigme a engendré un "état normal des choses", défini par une loi, une théorie et son application.

De ce point de vue, la mise en évidence de la pollution liée à l’utilisation sans limite des ressources planétaires stimulera beaucoup d’initiatives : à l’intérieur de ces limites, des solutions seront imaginées ( par exemple, le remplacement du combustible fossile par l’électricité ) aussi bien que le maintien du caractère illimité des ressources ( dans le projet ITER, par exemple, l’énergie obtenue par fusion pourrait produire de l’énergie pour tous ). Mais l’intervention de l’imagination introduit une discontinuïté dans le progrès linéaire des ajustements dictés par les variations climatiques.

Pour introduire la discontinuïté

Très longtemps connaissances, oeuvres artistiques ou inventions ont progressé, pensait-on, par accumulation. A partir de présupposés remontant très souvent à l’Antiquité, l’amélioration des théories ou des oeuvres paraissait assurer un progrès lent et sûr qui allait de soi. Sans doute ce point de vue est dû à la lenteur des changements qui affectaient ces domaines. Les innovations dues à la proportion très grande du nombre de savants, d’artistes ou d’inventeurs contemporains comparés à celui vivant dans l’Antiquité ont rendu apparentes les ruptures épistémologiques. [4] [5]
Il revient à R. Thom le mérite d’avoir tenté de décrire et classer les situations dans lesquelles une série de changements infimes déséquilibre le système étudié pour y introduire une discontinuïté définissant ainsi une "catastrophe" caractéristique de la naissance d’une nouveauté. Cette rupture dans la progression linéaire des représentations de la réalité s’accompagne au niveau de sa validation d’une coupure épistémologique

A niveau technique : une évolution par saut

Cette discontinuïté est perceptible à moins grande échelle lorsqu’une technologie par exemple en supplante une autre. Certains auteurs ont, par exemple, attribué le succés de l’informatique à la nécessité pour les entrepreneurs de contrôler les cadres intermédiaires de l’entreprise (correspondant à une classe moyenne de salariés). Une fois informatisées, les tâches étaient programmées de telle sorte que les employés d’une entreprise n’effectuent que ce qui était programmé par les machines de traitement de l’information. Cette transformation de l’entreprise constitue un saut technologique par rapport aux améliorations apportées au traitement de l’information par l’électrification des machines à écrire ou par l’adjonction de mémoires contenant quelques lignes de textes. L’achèvement de cette transformation viendra lorsque des ordinateurs personnels seront reliés entre eux en réseau d’une efficacité incomparable. Ce saut technologique marqué par l’utilisation d’écran et de souris aura un impact clairement perceptible sur les êtres humains : d’un monde où l’information voyageait par messagers interposés au service des élites, on est passé à une information circulant entre tous ceux dont la survie en dépend. De ce fait, l’information devient une denrée sociale distribuée au même titre que l’électricité.

L’art en -isme

Dans le domaine de la création artistique, cette évolution de la représentation de l’environnement constitue la succession des écoles en -isme (Classicisme,Romantisme, Impressionnisme, Cubisme etc ).Cette rupture caractérise différents styles de composition ou de ... déconstruction quand la représentation se fixe pour but la destruction de toute représentation de l’environnement.

Du "Zeitgeist "d’une époque aux changements quotidiens

Ces changements à grande échelle évoqués précédemment ont leurs équivalents dans la vie quotidienne. En fait, se dispensant d’une reconnaissance sociale, les modifications inventives de la vie quotidienne font partie de l’adaptation de chacun à l’environnement. Qui n’a pas trouvé un tour de mains particulier pour pallier au dysfonctionnement de son habitat : le dos d’une cuillère sert alors de chausse-pied à moins que la tarte malencontreusement à terre ne se caramélie au four des Soeurs Tatin ? Ces tours de mains par ailleurs, transposés dans les musées, sont autant d’installations astucieuses ou même font partie des secrets empiriques locaux. La composition de telle liqueur, ou la recette de telle spécialité locale font partie de ces inventions du quotidien. Même des découvertes comme le calcul empirique des volumes de tonneaux n’ont d’autre intérêt que leur application locale. Mais elles relèvent tout de même du même processus au même titre que a place de la terre dans l’Univers ou l’impossible simultanéïté de 2 événement dans l’espace.


Suite
du schéma de la marelle : « la situation créative »


L’exposé du modèle OMM se poursuit par la présentation de "La situation créative " seconde phase du déroulement du processus créatif selon le schéma de la marelle


[1en particulier par la constitution du GIEC, Groupe d’experts Intergouvernemental pour l’Energie et le Climat

[2M. Serres, pour sa part, replace ces changements climatiques dans le contexte de la disparition des paysans de nos sociétés urbanisées, des institutions héritées du passé, de la croyance en la suprématie de l’économie et de l’explosion démographique - Le Monde du 21.12.2009.

[3Trad. Française, Paris : Flammarion, 1972.

[4Théorisées en particulier par T. Kuhn et T. Thom au cours des années 70.

[5par différents travaux mathématiques de topologie (déformations continues de l’espace pour y rechercher des invariants), R. Thom est amené à dégager 7 figures essentielles de morphogénèse (les fameuses sept catastrophes). De quoi s’agit-il ? Simplement du fait qu’un "objet", quel qu’il soit, dans certaines conditions extrêmes (des contraintes fortes en brisent la stabilité) optent afin de survivre pour une modification de son aspect formel. En termes encore plus simples, un verre se brise (il prend un autre aspect), un tissu se plisse à la croisée du bras et de l’avant bras replié, un bouton se forme sur la peau, une lézarde se fait sur un mur, etc. Toutes ces formes sont visibles dans la nature mais une classification topologique permet d’en réduire la diversité à sept dynamismes qui les ont engendrées. Le mot "catastrophe"(terme non choisi par l’auteur mais par un disciple américain Zeeman) ne signifie pas destruction mais apparition de formes, changement, morphogénèse. Le Pli, la Fronce,la Queue d’Aronde, le Papillon, les Ombilics parabolique, ellitique et hyperbolique sont les noms de ce nouvel alphabet que sont les catastrophes.


Commentaires

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mercredi 7 avril 2010 à 09h09 - par  Benoît

Merci pour cet article plein d’enseignements qui jette les bases d’une réflexion sur la surpopulation mondiale attendue d’ici la fin du siècle, qui s’annonce très intéressante.

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