Un cerf-volant est-il un mobile immuable ?

Une pratique qui se modèlise
mercredi 12 mars 2008
par  Jean-François Doucet
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Le processus créatif est avant tout une pratique ! Les mots manquent pour le dire. Il est cependant figurable par analogie. Ses quatre phases ( Préparation, Incubation, Illumination et Vérification) correspondent à la construction, mise en place, envol et vol d’un cerf-volant.

Une analogie fiable dans un local communal

Pour figurer le processus créatif indicible, l’ analogie [1], de valeur épistémologique faible dans les milieux scientifiques, offre cependant une figuration fiable. Ainsi, dans un local communal ouvert à cet usage 3 heures par semaine, des enfants accompagnés de leurs parents viennent construire et faire voler leurs cerfs-volants dans un parc proche de l’atelier. Aucune autre participation financière n’est demandée que l’ achat du matériel (toile, ficelle, baguettes etc ). Aux adultes cervolistes, une spécialisation dans la photographie aérienne est offerte tandis que l’histoire, les usages ou la théorie du cerf-volant est évoquée pendant la construction. Pendant le vol, on indique aux cervolistes les rudiments de connaissance des courants et leurs principales caractéristiques (courants thermiques, dépressions et nuages). Grâce à ces indications, les cervolistes peuvent dresser empiriquement une carte du ciel.

Construction d’un cerf-volant

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Construction du cerf-volant
La construction d’un cerf-volant correspond à la phase de préparation du processus où les différents éléments sont assemblés

Témoignage : Pendant la construction de son cerf-volant, Sophie [2] me demande si elle peut prendre les chutes de toile de spinnaker dont je bourre un sac en plastique de l’atelier. Ma réponse est bien évidemment affirmative d’autant plus qu’aucun cervoliste [3] n’ a encore pensé à mettre bout à bout les chutes de toile pour construire un cerf-volant multicolore.

Aucune directive précise

Pendant les premiers instants des 3 heures d’ atelier, quelques instants de planification sont consacrés à nommer les différentes opérations de construction (coupe, couture etc ) ou à passerr des films vidéo sur les usages du cerf-volant. Sinon aucune autre directive précise n’est donnée hormis une invitation des cervolistes chevronnés à aider les plus jeunes. En conséquence, les enfants peuvent faire 3 heures durant ce que bon leur semble et utilisent, par exemple, cette liberté pour dessiner ou jouer avec le PC lorsqu’ils sont las de la coupe ou de la couture. De cette manière, une large part du temps est consacrée à des activités ludiques "hors objectif ". Ceci correspond, lors du processus créatif, à la fois, à une pensée " par objectif " et à une exposition au hasard. Pour Sophie, l’utilisation des chutes de toile de spinnaker fait partie de cess imprévus. Cette technique de patchwork bien connue des couturières est, dans le cadre de l’atelier, de son invention. Peut-être la fillette a-t-elle été inspirée par d’autres travaux en patchwork qu’elle a observés dans son entourage. Son mérite est alors d’avoir transféré " sans le vouloir " ou " comme par hasard " cette technique à la construction de son cerf-volant. Sans le savoir, elle pratiquait ce que les adultes appellent " un transfert de technologie ". Son choix des chutes, d’autre part, comme matériau de construction rompt avec l’hyperconsumérisme de la société d’ abondance où la palette des activités de loisirs offertes aux enfants est très large (jeux électriques, électroniques, play station etc ), inhibant leur capacité naturelle à s’ amuser par leurs propres moyens. Bien souvent, d’ailleurs, les enfants confectionnent leur cerf-volant avec des matériaux achetés par leurs parents quand ces derniers, étrangers à leur propre capacité d’innovation, ne préfèrent pas acheter des cerfs-volants de série dans les quelques boutiques spécialisées de la ville. Généralement, d’ailleurs, les cerfs-volants achetés font partie des "consommables " qui sont aussitôt jetés après les premiers usages. Le choix de Sophie d’utiliser des chutes s’inscrit par conséquent en marge du gâchis des activités mercantiles. A l’ atelier de cerf-volant, les enfants sont invités, au contraire, à s’impliquer dans les activités de loisirs, choisissant la forme, la taille et les couleurs, les décorations du cerf-volant à construire. De plus, le tempo de construction est laissé à leur libre choix.

Mise en place

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Mise_en_place
Avec tous les impondérables, la mise en place du cerf-volant correspond à la phase d’incubation

La mise en place du cerf-volant est l’ équivalent de la phase d’incubation du processus créatif où l’ incertitude règne sur les éléments de réussite ou d’échec de l’ envol. Une fois les paramètres de constructions fixés (taille, matériaux et proportion), la mise en place figure une perte de contrôle des conditions de vol. Le cerf-volant est dressé sur le sol au bout d’une corde d’ autant plus longue que la force du vent est faible. La réussite de l’envol est soumise aux impondérables, tels que la nature des vents au dessus de la couche de turbulence, nature dont le cervoliste ne prend connaissance que par les mouvements de la corde transmis par le cerf-volant. L’art du cervoliste est essentiellement intuitif. L’ habileté du cerf-voliste instruit par les expériences antérieures participe également de la réussite ou de l’ échec de l’ envol. De la même manière, l’incubation du processus créatif est une période d’ attente où le sujet "se laisse travailler" par la création prenant une attitude active d’ attente passive. Des éléments de solutions, peuvent alors surgir à la conscience, signes généralement accompagnés d’ une émotion exprimée par le mot "aha" ou "haha".

Envol

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Envol du cerf-volant

Rien ne sert de courir ...

Un homme courant un cerf-volant à la main derrière lui est la représentation commune de l’envol. L’idée sous-jacente à cette pratique est que " le vent pousse " le cerf-volant vers le haut. Cette manière de faire, particulièrement inefficace ne tient pas compte de principes élémentaires d’aérodynamique. Le cerf-volant, en effet, comme la voile qui se gonfle au vent, ne prend son envol que lorsque le cerf-voliste a crée une différence de pression entre l’ intrados et l’ extrados. Il serait plus juste de dire que le cerf-volant est aspiré vers le haut par l’ effet de cette résultante R (compte non tenu du poids P). Cette différence est à l’origine de la résultante R de la portance et de la trainée (voir figure ci-dessous). L’ art du cervoliste est de faire naître cette résultante en jouant sur l’angle d’ attaque du cerf-volant avec le vent. Cette résultante est, d’autre part dépendante de la vitesse relative du vent par rapport au cerf-volant. A vitesse de vent constant, courir ne crée pas nécessairement cette différence. Le seul avantage d’ une certaine vitesse à l’ envol est de placer le cerf-volant à une hauteur de 50 m au dessus de la zone de turbulence. Ces éléments d’aérodynamiques montrent bien, s’il en était besoin, combien peuvent varier les points de vue sur acte aussi élémentaire que l’envol du cerf-volant.

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Cerf-volant théorique
Centre de pression C, de gravité G, point de traction T, portance, trainée et poids sont les paramètres de vol du cerf-volant

Vol

Après l’effort (gratuit) un réconfort éphémère

Une divergence importante entre sens commun et interprétation théorique concerne la taille du cerf-volant. Cette dernière est déduite par simple règle de trois de la taille des patrons à partir desquels on construit les cerfs-volants. Si l’on suppose que la masse alaire, rapport du poids du cerf-volant à sa surface doit être la plus faible possible, on admet du même coup que les qualités en vol du cerf-volant dépendent de sa taille. Le poids des baguettes jouant un rôle important, si leur longueur varie comme L, la surface de la toile varie comme L2, c’est dire qu’une masse alaire faible implique des baguettes très fines soutenant une large surface de toile. Evidemment, cet état idéal est tempéré par la rigidité nécessaire de l’ ensemble. Mais pour les raisons indiquées ci-dessus, les grands cerfs-volants volent relativement mieux que les plus petits.

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Plein vol
De jour comme de nuit, le vol du cerf-volant figure une innovation viable

On a là une figuration assez fidèle de l’interaction entre une théorie et une pratique, l’une rendant intelligible le sensible de l’autre. Sous cet angle, une création est un nouveau sens donné à ce passage. D’habitude, il se manifeste par un énoncé à l’ aide d’ organisations signifiantes nouvelles, représentation métaphorique du savant, de l’inventeur ou de l’artiste. Le cerf-volant en vol [4] en est, d’autre part, une autre figuration, analogue à l’objet mobile immuable [5] [6] de B. Latour. Comme le cerf-volant sur lequel tous les regards convergent, cet objet mobile immuable [7] manifeste aux yeux du public l’ habileté des créateurs à maîtriser leur environnement. [8]


[1 le rapport analogique est calqué sur la quatrième proportionnelle : dans l´analogie (a,b,c,x) l´analogue x est à c ce que a est à b.

[2la fillette sur la photo ci-dessous

[3A l’ assemblage par couture, certains cervolistes ont préféré coller les parties du cerf-volant tandis que des matériaux autres que le spinnaker comme la soie ou la toile de coton ont été essayés

[4Dans le Monde du 28.Juillet 2011, Roger-Pol Droit, commente l’analogie du cerf-volant utilisée par J-J Rousseau dans "l’Emile ou de l’éducation" (Flammarion, "Garnier Flammarion", 1999, 628 p.) en ces termes : "Tout ce qu’on voit, c’est l’ombre du cerf-volant. Ce qu’il faut dire, c’est où il se trouve. Sans regarder en l’air, évidemment. Car il s’agit de déduire. Et voilà que la réponse fuse, et le petit garçon crie presque : "Sur le grand chemin !" En effet, ce chemin passe exactement entre le soleil et ceux qui observent l’ombre de l’objet volant. L’enfant a donc correctement déduit la solution à partir des places respectives de cette ombre, du soleil et des observateurs". En fait Jean-jacques Rousseau est le premier philosophe qui reconnait à l’enfant une nature spécifique où est déjà présente la déduction.

[5Je remercie W.S. d’avoir attiré mon attention sur cette notion.

[6Les vues de l’ esprit, une introduction à l’anthropologie des sciences et des techniques, in Culture Technique, numéro spécial, n°14, pp.5-29. 1985.

[7 Si vous souhaitez convaincre un grand nombre de gens de choses inhabituelles, c’est vous qui devez d’abord sortir de vos habituels chemins ; vous reviendrez, accompagnés d’un grand nombre d’alliés imprévus et nouveaux, et vous convaincrez, c’est-à-dire que vous vaincrez tous ensemble. Encore faut-il que vous soyez capables de revenir avec les choses. Si vous en êtes incapables, vos mouvements seront perdus. Il faut donc que les choses puissent supporter le voyage sans se corrompre. Il faut aussi que toutes ces choses puissent être présentées à ceux que vous souhaitez convaincre et qui n’ont pas été là-bas. Pour résumer, il faut que vous inventiez des objets qui soient mobiles, immuables, présentables, lisibles et combinables. passe de proche en proche parmi tous les intéressés. Opus Citat. p 12

[8"la « voie sûre d’une science » c’est toujours l’invention d’un nouveau mobile immuable capable de rassembler les choses en quelques points. Op. Citatus. p. 20


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