Résumé de réflexions de
plusieurs années, cette
tentative de définition de la créativité humaine met l’accent sur
l’importance de l’aspect conventionnel du langage humain pour la
création d’une réalité nouvelle. La créativité replacée dans le
contexte freudien du désir inconscient, est ensuite envisagée sous
l’angle de la jubilation esthétique (i.e l'oscillation
métaphoro-métonymique) puis amène à préciser la relation sujet/objet
lors du processus.
Plus ce cent
définitions de la créativité
Deux
interlocuteurs abordant le thème de la créativité, savent
intuitivement “de quoi ils parlent”, malgré plus de cent définitions
possibles de ce terme. Inscrire cette faculté humaine dans une
théorie à visée scientifique implique cependant de rendre
intelligible cette intuition confuse “de parler de la même chose”
dans une discussion sur ce thème.
A quoi tient cette propriété de l’esprit humain qui, pour une
bonne part, a permis à Homo sapiens sapiens de s’adapter à son
milieu et par conséquent, de survivre à bien d’autres
espèces ?
De toute évidence, l’homme moderne a su très tôt effectuer des
tâches complexes (chasser, cueillir, allumer le feu etc) dont
d’autres animaux étaient incapables. Or la bonne exécution ou
l’acquisition de ces pratiques ne requiert pas seulement d’imiter
d’autres espèces ou des membres d’un même groupe. L’imitation ne
suffit pas non plus à expliquer la transmission de techniques
avancées de générations en générations. Un système de communication
efficace est nécessaire pour la coordination de ces actions par les
membres d’un même groupe ainsi qu’une perception au moins en
partie commune de la réalité sur laquelle
agir.
Des systèmes semblables de communication permettant une
action concertée existent dans le règne animal. Les abeilles d’une ruche, comme
l’a étudié E. Benveniste, pour transmettre à leur compagne butineuse
la présence, la distance et la direction de l’aire de butinage
exécutent deux type de danses. La premièreindique sa proximité (environ 100 m)
et la secondeindique sa distance de 100 m à 6 km
.
Après
avoir extrait de leur environnement ces 3 données, les abeilles sont
également capables de mémoriser cette relation conventionnelle entre
leur comportement (danse circulaire signalant la présence de
nourriture et wagging dance indiquant sa direction et sa distance à
la ruche) et une action à entreprendre. Leur système de
communication est efficace parce que toutes les abeilles butineuses
sont capables, en dansant, à la fois d’émettre un signal, et d’en
recevoir de semblables compréhensibles par les autres abeilles. Bien
que ce système de communication ne soit pas vocal, interdisant ainsi
toute communication dans l’ obscurité, il présente la particularité
d’établir une convention signifiante stable entre un signal et
une réalité. Mais, au
contraire du langage humain, cette convention liée à une situation
donnée est indépendante des abeilles elles-mêmes. Ces dernières ne
peuvent dialoguer comme le feraient des êtres humains pour des
travaux identiques de ramassage ou de cueillette.
La créativité, entre réalité et sa représentation.
Comme
les abeilles, les êtres humains sont capables de nouer entre eux des
conventions stables indépendantes des individus : pour agir sur
le milieu, ils puisent au trésor des conventions passées en
particulier linguistiques. Comme les abeilles, ils agissent sur la
réalité selon des
schémas dont les buts sont fixés d’avance.
Au
contraire des abeilles cependant, les êtres humains sont capables de
s’accorder sur la désignation d’une réalité. Comme les adeptes d’une même secte
dans l’Antiquité
[5] signaient leur appartenance à une
même communauté de sens
à l’aide du teissère : lorsque deux membres d'une même
communauté se rencontraient pour la première fois, ils échangeaient
une petite plaque d'argile (appelée teissère) qu'ils cassaient et
dont chaque membre conservait un morceau. Lors d'une rencontre
ultérieure, les deux partiesde la plaquette étaient mises en
contact : la coïncidence de la cassure indiquait aux deux
membres qu'ils partageaient une communauté de sens. Semblable à la
cassure d’un teissère donc, une organisation signifiante peut être
échangée entre 2 personnes en signe de connaisssance commune d’ une
réalité donnée qui signera également sa reconnaissance ultérieure.
Ce signe de connaissance et de reconnaissance, d’autre part, circule
d’un membre à l’autre d’une même communauté.
Ainsi
au contraire des abeilles, - et sans doute, cas unique dans le règne
animal - les êtres humains peuvent passer entre eux des conventions
nouvelles indépendantes des situations dans lesquelles elles ont été
conçues et les transmettre pour leur utilisation dans des situations
voisines. Un être humain partant à la cueillette, par exemple, peut
indiquer à un autre l’endroit où il doit se rendre à une distance de
2 km en dressant deux doigts «en signe de victoire». Mais il peut
également convenir avec son compagnon de siffler deux fois pour
transmettre la même information. Pour une même action envisagée, les
êtres humains peuvent, au contraire des abeilles, passer un grand
nombre de conventions pour émettre, receveoir mémoriser et
comprendre des actions à entreprendre.
La
relationvariable d’une réalité aux
organisations signifiantes qui la représentent lui enlève son
caractère binunivoque : à une même réalité correspond autant
d’organisations signifiantes qu’il y a de langues naturelles ou
artificielles. Réciproquement, une organisation signifiante ne
désigne pas une réalité et une seule. Poussée à l’extrême, la
désignation d’un objet par un mot ne vise jamais le même objet (qui
varie entre deux désignations ou appartient à une catégorie voisine)
tandis que celui qui désigne l’objet ne reste jamais identique à
lui-même. Pourtant la conservation de ces relations constitue le
trésor où les générations viennent puiser leurs traditions. De ce
point de vue, aucun des membres d’une communauté de sens ne possède
ces conventions mais son appartenance à la communauté de sens
l’autorise à y puiser librement. Ces conventions, d’autre part, sont
remises en question par les modifications de l’environnement. Dans
l’Antiquité, par exemple, les grecs se sont accordés sur la forme
plate de la terre, jusqu’à ce que l’amélioration des instruments de
mesure fasse accréditer sa forme ronde. Nos photographies par
satellite de notre astre corroborent cette convention admise de nos
jours par un grand nombre d’êtres humains.
C’est
dire qu’il n’existe aucune continuité entre réalité et sa
représentation sous forme d’organisations signifiantes. Ce sont ces
dernières mémorisées par des humains qui servent à la construction
du sens donné à la réalité qui, elle, sans cette interprétation en
est dépourvue. La multiplicité des interprétations possibles d’une
réalité donnée n’épuise jamais tout à fait le sens qu’elles leur
donne. De ce point de vue, le «mot ne tue pas la chose» , il cherche
à l’atteindre du sens qu’il lui donne.
Une hypothèse sur le sujet humain
La
nature de la relation de la réalité à sa représentation permet de
concevoir une innovation comme une convention nouvelle. Quelle
force, dans ces conditions, au cours des âges, a donc poussé les
êtres humains à nouer une aussi grande variété de conventions ?
(de la terre plate à la terre ronde, par exemple). Elles ne seraient
que lettres mortes si le désir humain n’y trouvait son
origine : cette médiation elle-même, affirme B. Baasrend les objets de cette réalité
désirables aux humains.
Illust.
1.- Le discours humain défile entre réalité et désir courant sous le
signifiant
L’hypothèse
freudienne du désir inconscient complète cette explication :
On
voit bien continue, B. Baas que cette explication conduit à une
énigme : car, si l'objet secrètement visé dans l'objet
empirique du désir a lui-même été objet de désir, c'est qu'il était
lui aussi le substitut d'un autre objet antérieurement désiré,
lequel à son tour, etc.
La question est alors inévitable : quel fut le premier objet de
désir et de satisfaction vécue par le sujet, objet entre temps perdu
et qu'il s'agirait de retrouver dans ses substituts
symboliques ? Quel fut l'objet de cette expérience de
satisfaction originaire qu'il faut poser au principe de toute
l'activité désirante ultérieure du sujet ? Si chaque désir du
sujet est conditionné par un désir antérieur, si donc la succession
des désirs constitue – la « série des conditions » selon
E. Kant de son activité désirante, la question de l'objet originaire
de son désir est, rigoureusement parlant, la question de
« l'inconditionné absolu » de son désir. À cette question,
Freud et plus encore ses successeurs (Rank, Ferenczi, Melanie Klein)
répondent : le corps de la mère. Originairement, l'enfant, dans
l'état de détresse (la Hilflosigkeit)
propre au nourrisson, aurait reçu de la mère, notamment du sein
maternel, tout ce qui pouvait l'apaiser ; telle aurait été
l'expérience originaire de satisfaction
.
Dans
l’ expression :
“
le nourrisson boit au sein “
on
remarquera que le lait est omis.
Les premiers leurres
Objectivement
toutefois le nourrisson n’a besoin que de lait pour sa survie. Il
trouve cependant l’attention d’une personne en vie et le sein
maternel ce qui constitue le déplacement originel, (et la naissance
du sexuel) décrit par J. Lacan comme métonymisation [10]
de
l’ objet.
Ainsi,
le nourrisson boit le lait au sein et les affects de sa mère à son
regard, ce qui semble être le modèle de tout autre déplacement
ultérieur, véritable générateur d’illusions. Le flux de lait chaud, non seulement alimente le
nourrisson mais encore
excite ses lèvres et
sa langue par succion du mammelon. La fonction d’alimentation
diffère peu de l’excitation de telle sorte que toutes deux induisent
une confusion sur l'objet. Que tête le nourrisson ? : le lait ou
déjà le sein ? Les lèvres sont également source des deux fonctions
puisque la bouche fait également partie du tube digestif. Le but,
lui aussi, est bien proche du but alimentaire. Finalement, objet,
but, source peuvent se résumer à "ça entre par la bouche". "ça":
c'est l'objet; "entre": c'est le but sexuel ou alimentaire. Cette métonymisation de
l’objet opère un glissement
du lait au sein et s’écrit avec les conventions précédentes :
« Le
nourrison boit – au sein »
où
le tiret remplace le terme manquant « le
lait »
Le
lait en contiguïté directe avec le sein introduit le décalage qui
permet de dire que « trouver l’objet, c’est le retrouver »
puisque l’objet retrouvé n’ est pas l’objet perdu (le sein) mais sa
métonymie (le lait).
On
notera le nourrisson insatisfait « _ », le lait qui lui
manque est alors le tiret “-“ dans l’expression
(
-
)
(Le
nourrisson boit -au sein )
(
Λ boit - au sein
)
où
le tiret “ – “ représente le lait
Le
sein est alors objet de satisfaction représenté par A qui,
remarquons-le, se déduit de Λ par adjonction d’ un tiret -, élément
omis de la métonymie.
Le
glissement du lait au sein se représentera donc de la manière
suivante :
(
Λ boit A
)
Plus
généralement, on notera toute métoymie sous la forme de deux espaces
vides pouvant contenir deux organisations signifiantes
:
(
-
)
Par
exemple : “ Je bois “ est une première organisation signifiante
tandis que “ un verre “ en est une autre. L’organisation signifiante
“Je bois un verre “ a un sens à condition de l’écrire :
(Je
bois -un verre )
où
le tiret _ indique l’omission de “l’eau contenue dans “.
(
-
)
Lorsqu’un
élément manque une nouvelle fois, l’être humain anticipe sa
satisfaction. Il substitut à l’objet insatisfaisant Λ , un objet A
apportant satisfaction On remarquera dans cette facon de voir
que Λ ou A peuvent être
à la fois objet et sujet alternativement satisfait et insatisfait.
|
Sujet
insatisfait |
Objet apportant
satisfaction |
Sujet
satisfait |
|
Λ
+
|
_
→
(lait) |
A |
|
Λ
+
|
_
→
(sein) |
Δ
|
|
|
Objet d’ amour
perdu |
Sujet
désirant |
Jusqu’à
présent, seul le glissement métonymique par contiguïté a servi a
figurer une des premières substitution de la vie d’ un être humain.
Ultérieurement, un autre type de substitution intervient lorsque
l’esprit humain compare deux ou plusieurs réalités par abstraction
de caractères communs et peut ainsi sustituer l’une à l’autre par similarité.
Dans
l’exemple précédent :
(Je bois -un verre )
on
pourra, par exemple, substituer à “ un verre “ , “ la tasse “ pour
obtenir la métaphore :
(Je bois
la tasse)
De
cette façon, et de proche en proche, à partir d’une réalité donnée
insatisfaisante, les être humains chercheront par contiguïté (métonymie) ou similarité
(métaphore) à substituer des objets apportant au moins
provisoirement entière satisfaction.
Figuration de la jubilsation esthétique
Avec
les conventions précédentes, métaphore et métonymie peuvent être
figurées schématiquement de la facon suivante
:
( - A )
Λ
Δ
Où
Les
parenthèses ()
délimitent des organisations signifiantes.
A
représente l’ objet /sujet (d’amour perdu) ayant apporté
satisfaction
Λ représente
l’objet/sujet insatisfaisant
Δ représente
le sujet désirant.
Création de sens à l’ aide de mots des créoles ou pidgins.
Ces
deux formes de substitutions métaphoriques ( par similarité ) et
métonymiques ( par contiguïté ) sont le corollaire de la
substitution d’un mot à un objet. La représentation de la réalité
apparaît ainsi comme un tissage changeant tant géographiquement
selon les aires où les langues naturelles sont parlées que
chronologiquement au cours des temps où les organisations
signifiantes donnent un sens à une réalité donnée.
Cette
substitution des mots d’une communauté d’origine aux objets
apportant satisfaction constitue un trésor linguistique auquel
puiser. Les mots qu’il contient expriment ains perte de l’objet ou
de son substitut. Par extension ces mots ont, entre autres,
également pour fonction de permettre de tomber d’accord, avec au
moins une autre personne, sur une réalité commune. Maintenant deux
personnes peuvent s’entendre sur une réalité encore inexistante : il
suffit qu’ils la décrivent à l’aide d’organisation signifiantes et
qu’ils en donnent une représentation à l’aide de mots, d’images
(éventuellement de sons). Une tierce personne peut alors confirmer
cette réalité nouvelle. Cette reconnaissance met la réalité nouvelle
dans la position de la trace du teissère à laquelle deux personnes
ont associé une représentation de la réalité commune à toute une
communauté. Une réalité virtuelle est crée par cette convention
passée, par conséquent par une organisation signifiante exactement
comme une création est définie par une réorganisation de
signifiants. Il y a, de ce point de vue, interaction entre réalité
extérieure à deux individus et la façon dont les deux êtres humains
la perçoivent. La création de sens est, de ce point de vue,
comparable à la constitution des créoles ou des
pidgin.
JF
Doucet
Oslo,
novembre 2004.