Patrimoine génésique

Traces plus que centenaires d’un souvenir sans importance

Le créateur, sa vie, son oeuvre

mercredi 29 novembre 2006 par Jean-François Doucet

Par chance, une crise dans une famille de l’ intelligentsia francaise a obligé les membres de la famille à coucher noir sur blanc certains éléments de la biographie familiale. On peut donc mettre ces traces en relation avec certains éléments d’ une oeuvre romanesque d’un des créateurs de la famille.

L’étude de l’économie familiale à l’aide des notions de transfert est habituelle des relations thérapeutiques dont l’ agent efficace est la parole du ou des patients rendant conscient quelques "messages muets (inconscients) [1] ". Des traces du patrimoine génésique hors de tout contexte thérapeutique peuvent cependant être trouvées dans les œuvres publiques ou privées

Les notices biographiques familiales mentionnent une lignée de cabaretiers

Il y a plus de cent ans, relatent les notices familiales, G ... rendait visite à son grand père, V.... Ce dernier, garant des traditions culinaires de toute la famille, savait bien préparer les plats. La famille, de père en fils, tenait dans une ville de province un restaurant. Dans cet art d’être tenancier ou cabaretier, les V ... avaient acquis une telle notoriété qu’une école militaire les avait accrédités à recevoir les officiers de la garnison en toute moralité.

Estaminet

G ... donc, lorsqu’il rendait visite à son grand-père cabaretier , avait à faire à un homme de mètier rompu au contact des notables. Vers 1935, G ... qui a alors 73 ans rédige avec D ... sa belle soeur, toute une série de notices biographiques, les tape à la machine, les date et signe. Une rédaction si soigneuse mérite qu’une interprétation s’y arrête. D ... et G ... ont, en effet, l’une un frère, l’autre un gendre commun E ... C’est dire que la fille de G ... s’est mariée avec le frère de D ... Ce dernier n’a pas participé directement, semble-t-il, à la rédaction de ces notices biographiques. On pourrait s’en étonner puisque les notices biographiques le concerne au premier chef. Son mariage avec la fille de G ... est au centre des motifs qui ont amené sa soeur D ... et son beau-père G ... à se pencher sur les questions d’identité familiale. La nonchalance ou la négligence du principal intéressé, est pour les hommes de l’époque tout à fait courante. Ils laissent aux femmes le soin de s’occuper des péripéties de leur vie intérieure. Seul, un sens aigu des responsabilités de G ... peut expliquer qu’il se soit si ardemment engagé dans cette recherche d’identité. La raison principale à ces efforts est qu’il avait en commun avec son gendre E ... un métier : tous deux étaient entrepreneurs de travaux publics. Le gendre E ...pendant une période au moins, avait travaillé dans l’entreprise du beau-père dans l’Ouest de la France pour ensuite s’expatrier dans un protectorat français. Lorsque les notices se rédigent autour de lui, E ... a déjá 50 ans, un âge ou les bilans sont possibles et même souhaitables. Or, le sien comporte, dans protectorat hors de France ce qu’il faut bien appeler une faillite que son beau-père a la délicatesse de renflouer de ses deniers. Ces faits éclairent les notices biographiques d’un jour nouveau, puisqu’elles seraient une tentative de trouver des causes à cet échec professionnel à l’étranger. Elles seraient également une réaction, trés saine, lorsque déposer un bilan, c’est être volontaire pour faire le bilan et s’exposer à un règlement de comptes dans les deux sens du terme.

Un fils posthume en faillite

Par ces notices, la responsabilité de l’échec se porte, au moins en partie, sur toute la lignée dont E ... n’est qu’un représentant. Elle se rèvèle une suite de vies de gens et de milieux simples dont E ... émerge par un trait de caractére remarquable : il est fils posthume. C’est dire que E ... a plus de difficultés que d’autres à faire le deuil de ces êtres disparus. Ils lui restent chers ... et si le jeu de mots pouvait ne pas être méchant, on pourrait écrire : ils lui coutent chers, lui coûtent ... sa faillite. Ces papiers de famille sont donc, à plus d’un titre, très précieux. Ils marquent l’aptitude naturelle des uns et des autres à prendre soin d’un proche, des noms, des lieux, des dates et quelques indications du caractère des disparus. C’est dire le degré d’humanité de leurs rédacteurs. C’est dire aussi leur engouement à mettre noir sur blanc, au moins pour eux-mêmes, des faits relatifs à des personnes qui leur tiennent à coeur. Dans la quantité des informations répertoriées, on peut, en outre, remarquer deux pages réservées - mention toute spéciale - à la viste de G ... à son grand père V ... Aucune autre personne de la lignée n’est mentionnée avec autant de détails. Une attention toute particulière a été prêtée à V ... tant le souvenir de ces visites ont marqué G ... alors enfant. Il est décrit comme un cuisinier hors pair et admiré pour son art, comparé à celui de Raphaël ou de Michel-Ange1. On peut imputer cette exagération à l’âge avancé du narrateur ( 73 ans ) . A cet âge, si les souvenirs ne sont pas rares, ils prennent un relief particulier du fait du passé. Les détails, au moins ceux désagréables, ont eu le temps de s’estomper. Une note lumineuse et radieuse transparait alors de ces récits. Non seulement Michel-Ange ou Raphaël sont pris comme terme de comparaison, mais il est fait mention [2] d’un artiste original, voisin de l’aëul V ... qui souffle du verre et travaille pour la reine d’Angleterre. De ce fait, la notice porte des détaills quasi-insignifiants de la vie quotidienne, soit de l’artiste soit de l’aïeul V ... et des célèbrités telles que la Reine d’Angleterre, Michel- Ange ou Raphaël.

Il faudra vingt ans pour que le souvenir laisse une nouvelle fois sa trace. C’est au grand jour, alors, qu’il apparait dans un roman. Il est paré d’enjolivures pour sa sortie en public. L’auteur du roman [3] fils de E ... le déforme à sa guise : il n’est plus question, dans le roman, d’un artiste original souffleur de verre. Il s’agit d’un cuisinier qui pousse l’originalité de sa passion culinaire jusqu’à offrir à la Reine d’Angleterre une recette secrète dont l’héritage familial lui a donné le privilège . Gontran - c’est le nom du cuisinier du roman- prépare la blanquette, comme aucun autre, d’une façon très spéciale. Devenu citoyen britannique, il ne peut résister à l’envie d’offrir son secret à la Reine d’Angleterre. Il est peu probable que le seul hasard explique les choix de la Reine d’Angleterre comme récipiendaire de ce cadeau royal.

Cuisinier en tenue

En tous cas, à la brutalité des faits et des chiffres, le roman, dans ce menu détail, ajoute une pointe de plaisir. Le rocambolesque s’y mèle, ébarbe l’anecdote de son insignifiance pour lui donner un relief d’absurdité. La recette, dans le texte, est envoyé à sa Majesté sous forme d’une ode. C’est dire que le souvenir vieilli a gagné en force s’il a perdu de sa véracité. Par le roman, d’autre part, l’auteur fait le deuil de ce qui lui a donné un mètier, passe au crible des mots son passé - s’allège d’un poids - pour se séparer de ces êtres chers. Par son œuvre, il réalise ce que son père, lui, n’a pas pu ou su accomplir. En particulier, le roman retrace la construction d’ un "pipe line " , entreprise de travaux publics s’il en est ! Si la réalité n’a pas laissé au père le loisir de se soulager d’un poids, le fils prend la liberté de se séparer de tout un passé, par la littérature. Cette forme d’expression crée l’illusion chez le lecteur que l’’intrigue du roman doit être pris à la légère - l’illusion de légereté [4] . En réalité, pour trouver résonance chez autrui, l’auteur doit y mettre du sien. S’il peut charmer et faire rire, c’est qu’il est paradoxalement sérieux voire grave. A ce jeu, il ne peut échapper à un sentiment de faute. A ce subterfuge pour dompter les monstres qui l’habitent, l’auteur risque de se retrouver nez à nez avec la réalité de ce qui s’est passé. Il se réfugie alors dans une collection dirigée par un écrivain célèbre. Il entre dans la littérature ancrée dans les difficultés de la vie. A plus de 64 ans d’écart, les faits sont têtus. C’est finalement, eux, qui sont matière informe sujette à transformation ultérieure. Ils font sourire le monde de l’édition qui vit du rendu de leur image par quelques écrivains. Dans le cas qui nous intéresse, la presse commente le roman en des termes élogieux. Le roman lui-même obtient plusieurs prix. Un hebdomadaire demande à l’auteur [5] de s’expliquer, d’essayer d’accorder sa biographie et la manière qu’il a de la déformer pour en faire un roman. L’auteur répond alors comment en juillet 1930, il avait à tout jamais déçu les espoirs de le voir entrer comme son père dans une grande école en fuyant chez ses grands parents, trouvant refuge chez G .... Il ajoute le récit de son apprentissage comme cuisinier qui vient réaliser un rêve de son grand père.

Une boucle est bouclée

Dés cet instant, la boucle est bouclée. D’un simple souvenir de volubilité culinaire, il allait acquérir un admirable mètier pour se nourir lui-même. Pour terminer le cycle, il allait enrober l’origine de son choix dans ce papier cadeau qui s’appelle ailleurs un livre. La réalité, dure à digèrer parfois d’être fils d’un père issu des élites de l’ intelligentsia contraint et forcé de se faire cuisinier, devenait avec le temps un plaisir ficelé dans la vie comme un rôti offert à la convoîtise. A la question des raisons de son changement de mètier, de cuisinier à écrivain, le fils de E ...répondait d’ ailleurs que les cabinets sont la destination éphémère des efforts du cuisinier. A un moment donné, le fils de E ... avait préféré que son oeœuvre dure plus longtemps. Il oubliait sans doute l’ancienne destination des livres après dévoration : les cabinets de lecture. Quoi qu’il en soit, il confirmait qu’écrivain ou cuisinier, il avait su mettre sa vie à la bonne sauce. D’elle, il avait su tirer la quintessence, comme d’une viande un jus succulent, rouge sang, couleur vermeille qui coule en principe entre elle et le plaisir ... qui, lui, en découle.

On se souviendra que le concept de " Patrimoine génésique " présenté ici sous forme de traces plus que centenaires est aussi une explication des dynasties de créateurs comme celle des Bach ( art) ou des Piccard (Ballon et Bathyscaphe) ou des Becquerel ( Radioactivité ). On pourrait parler de patrimoine génésique également lorsque la filiation n’ est que " spirituelle ". De grands créateurs ont été source d’inspiration ou " pères spirituels " pour beaucoup d’ autres.

[1] B. Murdworf - Le Divan et le prolétaire

[2] On pourrait mettre le coté grandiose de ces comparaison sur le compte de la nationalité française des gens cités ici. On sais, en effet, que la société française cultive ses grands hommes avec un tel soin que “ la folie des grandeurs “ devient en quelque sorte un trait de caractére national.

[3] Pierre Cosson, Et qui laissent tomber leurs armes, Grasset, Paris, 1956. p 155 - 158

[4] Didier Anzieu, Le corps de l’œoeuvre, Gallimard, Paris, 1981. p 12.

[5] Ecrire à Clichy : oui, écrire à Auteuil, non., Demain, 10-16 janvier 1956 Paris ( 2 pages )


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