Stimulation et inhibition du processus créatif
vendredi 23 novembre 2007 par Jean-François Doucet
Une idée d’ effectivisation de l’enregistrement des données en banque mycologique a été tentée en faisant appel à "la bonne volonté" des différents acteurs. Chacun, participant au projet selon ses propres schémas de comportement, sans trop tenir compte de la spécificité d’une innovation, a participé activement à l’ abandon de cette idée. Très vite, le travail routinier, coûteux et fastidieux a repris ses droits pour redevenir " comme avant " !
Une tâche fastidieuse et coûteuse
L’ enregistrement des données mycologiques en banque de données est une opération coûteuse et fastidieuse.

Pour les enregistreurs de plusieurs dizaines milliers de collectes (voire des millions pour les collections du Muséum de Paris ou de Kew ), ces banques t remplacent sans grandes modifications les fichiers de bibliothèques constituées manuellement. Le seul avantage de ces banques de données par rapport aux fichiers "auteurs " et "matières" des antiques cartothèques est :
1.- leur facilité d’ accès puisqu’on peut interroger la banque non seulement à partir des auteurs et des matières mais également par toutes les rubriques enregistrées.
2.- la quantité importante des données stockées.
Mais le procédé d’enregistrement à partir d’une collecte de champignon généralement dans une enveloppe de papier ou de plastique (également dans des boîtes étiquetées) consiste à lire les étiquettes écrites de mille manières pour ensuite écrire à l’ aide d’un clavier ces données à des endroits prédéterminés visibles sur un écran d’ ordinateur. Le rythme des entrées est pratiquement de 20 collectes par jour et par enregistreur alors que 100 collectes enregistrées est un maxium quotidien. Même à ce rythme la constitution coûteuse et fastidieuse de banques de plusieurs milliers de collectes se compte en années de travail. La difficulté d’enregistrement est encore plus grande dans le cas des champignons puisque bien des informations sont notifiées dans une langue étrangère en particulier en latin. De plus, l’ incertitude concernant la désignation des collectes obligent à de fréquentes révisions. Pourtant la phase d’ enregistrement est primordiale pour la constitution de banques de données plus vastes contenant d’ autres objets que les champignons rassemblées sur de vastes plate-formes biologiques.
Une idée émise pour améliorer l’efficacité de l’ enregistrement
Face à ces difficultés, l’idée à été formulée par la hiérarchie de :
.- Photographier les collectes digitalement.
.- d’ acheminer électroniquement les photos digitales d’écritures manuscriptes
.- de faire enregistrer les données à des chômeurs habitant le Nord de la Norvège
.- Après transfert électronique, de lire les enregistrements dans le sud de la Norvège pour effectuer les corrections nécessaires.
Les premiers pas ne promettent pas la lune !
Un appareil photographique digital a été acheté pour faire les premiers essais à l’ endroit où les collections ( et les enregistrements des collectes ) étaient les plus grandes (de l’ ordre de plusieurs centaines de milliers). Mais très vite, la prise de vue des premières collectes s’ est vite transformée en une exposition des collectes les plus intéressantes du Musée, tant historiquement très vieilles que d’ origine lointaines. De plus, ceux qui se sentaient responsables de la maintenance des collections ( et de leur enregistrement ) ont continué à sièger en " petit comité " pour discuter entre eux sans que les principaux acteurs du processus d’ innovation aient été inclus dans l’ essai. Une fois les premiers essais effectués, les premières prises de vues ont fait apparaître différents types de collectes dont la standardisation conditionnait la faisabilité de l’opération. Ainsi, le " worst case " était pris en compte tout autant que le cas idéal de l’étiquette parfaitement lisible et non ambigüe ( n’ obligeant à aucune interprétation de la part de l’ enregistreur ). Une premier avis (défavorable) a été émis de la part de la hiérarchie exprimant des doutes concernant la lecture des textes latins par les chômeurs de la Norvège du Nord. Paradoxalement, l’ enregistrement de données en banque électronique est considérée comme une tâche mineure (et donc peu payée) alors que pour être efficace, l’ enregistrement en banque de données exige de très bonnes connaissances en langue (pour les étiquettes des collectes provenant de l’étranger ) Un simple examen du temps des coûts de photographies des collectes ainsi que des corrections nécessairement nombreuses des enregistrement en provenance du Nord de la Norvège faisait échouer rapidement ( 2 semaines environ ) l’ initiative.
Examen critique du procédé :
Une fois l’échec de la tentative clairement constatée, la mise à distance de l’ initiative innovante permet de formuler quelques critiques. Le "schéma de la marelle " servira de canevas pour l’ examen de la tentative d’innovation.

Environnement
Même dans un contexte terre-à-terre et pragmatique, les dirigeants des départements parmi lesquels il est de bon ton de prendre des initiatives innovantes (les dirigeants prenant la tête de bras subalternes) auraient dû envisager globalement le problème de l’ enregistrement des données, en répondant à des questions comme :
dans quels buts les données sont-elles enregistrées ?
ou
les banques de données constituées seulement pour retrouver une collectes parmi les milliers d’ autres stockées ou bien pour profiter de la synergie crée par la constitution de la collection contenant plus d’ information que la somme des informations enregistrées ?
A défaut de cette vision globale, une seule idée a été exprimée puis tentée sans la moindre étude de faisabilité préalable, alors que, dans une perspective créatrice, les idées doivent être générées en abondance pour ensuite être triées selon des critères formulés par avance. Il semble d’ ailleurs que cette idée d’effectiviser l’enregistrement des données mycologiques ait été uniquement motivée par des soucis d’efficacité et de rentabilité. Or la génération d’idées innovantes ne doit tenir compte de tels critères que lors de la phase de vérification. Ce faisant, cette unique idée d’ effectivisation du procédé d’enregistrement des collectes a laissé dans l’ ombre d’ autres améliorations possibles comme le balayage des collectes par un lecteur optique. ( au moins pour les données non-manuscrites)
Situation créatrice
Une fois l’ idée adoptée, le prototype expérimental a été pensé " dans le milieu " au coeur des enregistrements quotidiens alors que la démarche nécessite une mise à l’ écart pour justement ne pas subir l’ influence des anciennes habitudes.
Cette innovation dans le milieu a provoqué la nomination d’un "petit comité " des responsables du Musée agissant comme "décideurs " cours en formulant des exigences AVANT même de connaître les détails du projet. De la même manière, l AVANT même la conception du prototype des exigences ont été formulées sur la "meilleure caméra ".
En définitive, au lieu d’ une attitude ouverte et positive, les différents acteurs ont adopté une activité " tuant ainsi l’ idée dans l’ oeuf ".
Créateur
Dans ce cas, l’ auteur de l’idée novatrice n’ est pas connu. Cette pratique fait partie de la " culture de l’ anonymat norvégien " où, rappelons-le, il est extrémement difficile à un chercheur de se distinguer du groupe auquel il appartient. On ne peut donc pas connaitre l’ origine de l’ idée innovante et des différentes phases ( Préparation, Incubation, Illumination, Vérification ) qui lui ont donné naissance. On peut cependant supposer que l’initiative reproduit fidèlement les préoccupations d’efficacité et de rentabilité très répandue dans les milieux norvégiens. Pour cette raison, si la nouvelle organisation signifiante peut être considérée comme la métaphore d’un universitaire, elle demeure commune et peu originale, reprenant les schémas de production industrielle pour en optimiser les fonctions.
Vérification
Il semble bien que l’absence de préparation réelle ait précipité les différents acteurs à vérifier trop vite si "ca marche" sans tenir compte du caractère spécifique des innovations dans le milieu de travail. En particulier, l’ initiative des dirigeants tenait peu compte des connaissances et de l’ expérience des enregistreurs considérés comme subalternes, véritables bras exécutants d’idées sortant de têtes pensantes considérées comme dirigeantes. On voit là un effet inhibant de la hiérarchie de l’institution qui méconnait les contributions pourtant décisives des agents d’ exécutions.
Création
Dans le cas d’ un échec, on ne peut assimiler la création à une absence d’innovation puisque chaque initiative laisse des traces dans le milieu. Ces dernières peuvent être stimulantes pour tenter de nouvelles approches ou bien inhibantes dans la mesure où elle confirme le "statu quo ante " dans la conviction que " les choses ne peuvent pas être autrement "
Même s’il est un peu facile, après-coup et avec le recul, de trouver "ce qu’il aurait fallu faire ", l’ analyse d’ un échec est tout aussi riche d’ enseignement que celle des réussites.

