Sur la notion de nouveauté
Sur la notion de nouveauté
jeudi 28 février 2008, par Jean-François Doucet
Toutes les versions de cet article :
La conception d’un dialogue entre 2 interlocuteurs à l’aide du schéma de l’émetteur et du récepteur peut être suffisante pour l’échange d’informations. Quelque chose passerait entre un émetteur producteur d’ un énoncé et un récepteur qui en comprendrait le sens. Ce schéma, en fait, ne tient pas compte du rôle des interlocuteurs dans la compréhension du message. Le récepteur, puisant dans le même vocabulaire que son interlocuteur, à partir des signifiants énoncés reconstruit le sens du message. Le signifiant comprend par conséquent 2 faces, l’ une est tournée vers l’ émetteur et le vocabulaire commun qu’il utilise, l’autre concerne les réprésentations que se fait le récepteur de sa réalité alentour.
Cette conception du signifiant à 2 faces est figurée par la tessère antique [2], petite plaque d’argile que 2 disciples d’une même communauté s’échangeaient lors d’une rencontre. La tessère partie de la culture de l’hospitalité antique se transmettait de génération en génération. [3]
En se quittant, ils cassaient la tessère ou bien vérifiaient que chaque fragment portait un demi-mot, généralement le patronyme des hôtes. Lorsqu’ils se rencontraient de nouveau ou bien qu’ils prenaient contact avec un hôte inconnu, ils vérifiaient la concordance de la cassure ou des demi-patronymes inscrits sur les 2 parties. La concordance de la cassure ou des patronymes signifiait qu’une convention d’ amitié et d’ hospitalité avait été passée entre 2 groupes (généralement des familles) qui faisait obligation aux détenteurs du tessère d’honorer une nouvelle fois la convention.
Ainsi, le porteur d’une moitié de teissère, était assuré avoir à faire à un hôte auquel il pouvait et devait accorder l’hospitalité. Cette pratique antique a l’ avantage de figurer fidèlement le caractère double du signifiant figuré par la cassure séparant les moitiés en 2 signes attribués à chaque possesseur d’une moitié de la plaque d’ argile [4]. En ce sens, elle peut servir utilement à préciser la notion de nouveauté.
Imaginons un instant que le détenteur d’ une tessère égare ce signe d’une convention passée. Nous figurerons la communauté d’intérêts entre les 2 communautés que venait concrètiser la tessère de la manière suivante :
Ces intérêts sont exprimés par les mots de chaque interlocuteurs considérés comme "parlêtres". Ils seront figurés par leur conscient et leur inconscient, lieu du refoulement des représentations de choses [5]du conscient dont on représente en pointillés la chaîne doublant tout énoncé. [6]
De même, les interlocuteurs sont placés dans un repère entre les axes syntagmatique et paradigmatique. L’accord entre les 2 interlocuteurs intervient pendant le défilement du discours, par conséquent, sur l’ axe syntagmatique. L’ axe paradigmatique est celui des associations, en particuliers des associations libres utilisant les signifiants énoncés. Il passe par l’ inconscient au centre du "parlêtre" figuré par une cardioïde. L’ accord auquel les 2 interlocuteurs parviennent est figuré par un point, étant entendu que cet accord entre 2 interlocuteurs ne peut être que partiel. Le schéma montre clairement l’ extension possible des intérêts communs (partie commune des cercles en pointillé) par dialogue ouvrant entre les 2 interlocuteurs un espace de curiosité.
Cet accord passé à l’ intersection des 2 axes syntagmatiques des 2 interlocuteurs est un équivalent de la cassure de tessère antique : l’intersection atteste de leur connaissance réciproque au moins sur ce point là. Tout comme la cassure de la tessère, ces 2 signifiants pourront servir à leur reconnaissance L’ expérience pratique montre en effet que deux interlocuteurs, en cas de nouveau désaccord, retourneront à l’endroit de leurs discours où ils tombaient d’accord sur le sens à donner à leurs signifiants communs. De la même manière, la perte d’une tessère dans l’ Antiquité signifiait une rupture dans la convention d’hospitalité de telle sorte que l hôte ayant perdu une tessère devait rétablir la convention passée. Parallèlement, retrouver un point d’ accord pour 2 interlocuteurs revient à rappeler leurs intérêts communs. L’ apparition d’ une nouveauté obéït à ce même schéma où l’un des interlocuteurs, ayant perdu ou oublié les signifiants d’ une réalité commune recherche, à partir de la convention passée à reconduire un accord dont il avait perdu la trace. De plus, cette conception correspond bien à une retrouvaille avec l’ objet perdu et non pas à une création "ex nihilo "
L’exemple de la disparition d’une technologie ouvrant la voie à une remise à la mode d’une technologie ancienne illustre le jeu des forces de destruction et de construction à l’oeuvre dans le processus créatif sous l’influence de facteurs comme la rentabilité économique d’un procédé. A proprement parler, cette innovation n’ est pas absolument nouvelle puisque, au contraire des innovations absolues, les technologies anciennes, quoiqu’oublées étaient parfaitement connues. On parlera alors de nouveauté relative par opposition avec les innovations absolues ( la première ascension en ballon, la première automobile etc ).
[1] mise en acte de la langue
[2] Les tessères en bois, en ivoire ou de métal ou d’os dans l’ Antiquité servaient de signe de reconnaissance, de jeton, de billet de théâtre, etc. la tessère hospitalière, servait aux hôtes à se reconnaitre lors d’une visite ultérieure
[3] En Grèce ancienne, l’hospitalité était une loi sacrée et une véritable institution sociale. Tout comme à Rome, elle pouvait prendre la forme d’un contrat, la convention d’hospitalité, conclue devant Zeus ou Jupiter et matérialisée par l’échange des deux parties de la tessère d’hospitalité, symbole concret de ce pacte qui pouvait se transmettre comme la qualité d’hôte, de génération en génération.
[4] Cette représentation "double-face" du signifiant est également celle du lien social qui s’établit par les échanges multiples de tessères
[5] cfs S. Freud : Les représentations de mots n’ont pas cours dans l’inconscient seules y ayant cours les représentations de choses, in "A. Costes, Lacan : le fourvoiement linguistique, P.U.F. Paris 2003. p 27
[6] Voir G. Rosolato