Novum Corpus

Accueil du site > Méthode > Pour introduire la notion de désignant

Des objets qui n’ existent pas ( encore )

Pour introduire la notion de désignant

jeudi 14 décembre 2006, par Jean-François Doucet

Toutes les versions de cet article :

  • [français]
F. Jacob évoquant sa découverte de la fonction de la molécule d’ ADN déclarait :" Quand j’ ai commencé à faire de la biologie, tout le monde pensait qu’une vache était composée de molécules de vaches, une chèvre de molécules de chèvres, idem pour l’ escargot. Plus encore, nous pensions que c’était parce qu’ elle était composée de molécules de vache que la vache était une vache. La biologie moléculaire et la proximité des structures et des fonctions des protéïnes au sein du monde vivant nous ont permis d’ avoir un autre regard ". Il concluait : " Qui aurait dit, il y a vingt-cing ans seulement, que tous les organismes vivants sont faits avec les mêmes molécules et que l’évolution se réalise grâce à une forme de bricolage à partir d’ une modification des protèïnes ? " Cette avancée de la Science, passant d’ un certain discours sur le vivant à un autre peut être représentée simplement. Elle conduit à la notion de désignant, cas particulier d’ un signifiant permettant d’ affronter la nouveauté apportée par l’ avenir.

Vers la notion de désignant

Signifiant et signifié.

Soit ’a’ l’emprunte du signal acoustique ou signifiant d’une réalité perçue par un locuteur et ’ ξ ’ le signifié correspondant à cette "réalité dans le monde " encore appelée référent. Pour un interlocuteur donné, le discours d’un locuteur défile mot après mot sans superposition possible. Le défilement du discours est noté par une succesion de signes sur une ligne appelée axe syntagmatique. Appelons A l’organisation de l’ ensemble des signifiants faisant sens pour au moins 2 interlocuteurs. On écrira l’ organisation signifiante A sous la forme :

Organisation signifiante

L’ expression A est représentée sous la forme d’ un développement en série pour figurer l’ infinité de conventions possibles pour une même expression A où le signe + figure la relation syntagmatique et la barre de fraction la convention passée entre ’ ξ ’ et ’a’. On remarquera que le signifié ξ au sens de de Saussure est une perception humaine. De ce fait, de A n’est sauvegardée sur une mémoire comme le papier ou sur les supports électroniques que la trace du signifiant "a".

Convention entre le signifié ’ξ’" et signifiant ’a’

Variation naturelle de la convention entre ’ξ’ et ’a’.

Se parler pour se comprendre, c’ est s’accorder sur un référent commun à l’ aide de mots après avoir mémorisé signifiants, signifiés et la convention de sens correspondante. Que se passe-t-il cependant si deux interlocteurs ne partagent ni signifiants ni signifiés ni convention de sens : ils s’ inventent un pidgin à la facon des enfants. Ce faisant, ils n’ agissent pas différemment de deux chercheurs devant trouver une organisation signifiante pour communiquer leur regard neuf sur un référent commun. Ils passent alors une convention de sens nouvelle d’ abord éphémère puis permanente une fois acceptée par d’ autres. Désormais la relation entre signifié et signifiant entre dans le domaine public et pourra être empruntée par d’ autres interlocuteurs appartenant au même groupe linguistique.

 [1]

Cette convention est également susceptible de modification :

 d’une langue à l’ autre pour un même ξ

On convient d’ appeler en allemand une maison « Haus » ou Home en anglais. Mais les signifiants Haus et Home ne sont pas exactement équivalents : les concepts de maison ou signifié Haus et Home recouvrent des réalités culturelles bien différentes. Réciproquement, différents signifiants couvrent une même réalité. Alors que les langues européennes connaissent quelques mots pour désigner la neige, la langue lapone en connait plusieurs dizaines.

 à l’intérieur d’ une même langue :

A un même signifié ’ξ’ correspondent des référents bien différents. Au signifié " maison", figurant une habitation chez un locuteur francais correspond des réalités aussi différentes qu’une chaumière ou une maison bourgeoise. Ces représentations de choses mémorisées ne correspondent d’ autre part qu’ imparfaitement aux réalités changeantes qu’ elles désignent.

 d’un individu à l’ autre pour un même signifiant.

Si l’on désigne l’image suivante par " Un vase ", il est probable que la plupart des perceptions de cette image feront appel à un vase où à ses variantes ( pot, contenant, vasque etc ). Mais il est probable que certains y verront non pas un vase mais deux visages qui se font face. C’ est dire qu’une même réalité peut se percevoir de 2 manières différentes.

Variation volontaire de la convention entre ’ξ’ et ’a’.

De nouvelles conventions peuvent être passées entre ’ξ’ et ’a’. Deux interlocuteurs (au moins ) pour faire passer une réalité nouvelle du sensible à l’intelligible [2] conviennent d’ une relation entre entre ’ξ’ et ’a’. Loin d’emprunter à la langue ses possibilités d’ exprimer un sens à l’ aide de mots agencés selon une grammaire, ils donnent un sens conventionnel à ’a’ en l’ associant à ’ξ’. De cette manière, une organisation de signifiants comme le SIDA, le SARS ou les OVNI apparaît dans la langue et le néologisme s’y répand chez d’autres locuteurs. Dans certains autres cas, l’intention de la création de sens n’ est pas la publicité mais au contraire le secret. Dans le cas du verlan, la simple inversion des syllabes du signifiants "a" permet de produire des signifiants nouveaux. « Femme » devient alors « meuf » pour une réalité identique. L’adoption par les membres d’une même communauté de cette convention participe à la construction de son identité. Cette convention qui lie une emprunte sonore à une représentation mentale peut également être notée sur du papier ou sur un support électronique. Elle est alors soustraite aux aléas de la transmission orale. Son inscription diffère son usage dans le temps. Du même coup, la convention entre signifiés et signifiants n’ est pas notée : le texte devenu "lettre morte" comme s’il s’adressait à un lecteur posthume doit alors être lu et donc réinterprété. La démarche scientifique, d’autre part, organise ces signifiants selon certains critères. Même une fois acceptées par la communauté scientifique ces organisations de signifiants sont cependant loin d’être seules possibles : d’ autres organisations peuvent donner un sens tout aussi « vrai » à la réalité partagée par d’autres sujet parlants. Mais les critères de scientificité des organisations de signifiants dès qu’une anomalie permet de réfuter une vérité scientifique obligent à une révision parfois déchirante des conventions passées entre réalité et sa représentation. Les explications scientifiques de la réalité sont comparables à une carte couvrant un terrain : lorsqu’ une observation du terrain vient contredire une indication portée sur la carte, la carte elle-même doit être revue et corrigée.

Signifiant émis et signifiant reçu

On remarquera que la définition du signifiant ’a’ associé au signifié ’ξ’ ne fait intervenir le destinataire du message que dans la convention passée au sujet de ’ ξ’ dont la perception du référent est supposée, au moins en partie, commune. Encore ce destinataire n’ est-il concerné par ’ξ’ que dans la mesure où il adhère à la convention de sens sur ’a’ qu’il partage donc avec l’ émetteur du message. L’émetteur d’un message ’a’ adhère à une communauté de sens en empruntant un signifiant "a" à l’ ensemble des signifiants admis. Dans un dialogue ordinaire, les deux interlocuteurs n’explicitent pas ce sens commun mais y font référence.

Ainsi François Jacob déclare : « Quand j’ai commencé à faire de la biologie, tout le monde pensait qu’une vache était composée de molécules de vache, la chèvre de molécules de chèvre, idem pour l’escargot. Plus encore, nous pensions que c’était parce qu’elle était composée de molécules de vache que la vache était une vache » . Francois Jacob partage donc avec un petit groupe de chercheurs une certaine conception biochimique du règne animal que nous pouvons écrire sous la forme :

Biologie statu quo ante

Ses recherches vont cependant lui faire découvrir que « tous les organismes vivants sont faits avec les mêmes molécules et que l’évolution se réalise grâce à une forme de bricolage à partir d’une modification des protéines » Il a donc tout d’ abord adhéré à une convention notée - entre siginifant ’a "et signifiés ’ ξ ’ , convention qu’il a été amené à remettre en question. Après la découverte de la structure en double hélice de l’ADN en 1953 par J. Watson et F. Crick, Francois Jacob et Jacques Monod se heurtent à un paradoxe : des cellules aux chromosomes identiques et possèdant le même nombre de gênes se différencient pour former un organisme complexe. On notera cette énigme par un élément manquant ( noté _) dans l’ expression de A qui devient :

A-_

qu’on notera également Λ dans la mesure où il manque à Λ une barre pour devenir A :

A -_ = Λ

Un paradoxe de biologie moléculaire

Si donc le vivant, au delà des molécules qui le compose, se construit à partir des gènes portés par les chromosomes (identiques pour toutes les cellules d’ un organisme ), il reste à J Monod et F Jacob de démontrer comment L’ ARN messager sert à réguler la différenciation cellulaire d’ un organisme complexe. Pour ce faire, son équipe de recherche doit remettre en cause la relation entre la représentation d’ une vache composée de molécules de vaches et l’énoncé sous forme de signal acoustique "A". Le travail de recherche consiste à trouver des relations paradigmatiques (notées - ) susceptibles de rétablir l’ autre convention de sens selon laquelle "tous les organismes vivants sont faits des mêmes molécules". Ces liaisons paradigmatiques obtenues par associations s’écrivent :

Relation paradigmatique de recherche de l' ARN messager

Dans laquelle figure une relation notée + _ dont le signe + représente la liaison syntagmatique aux autres éléments du discours et le signe _ l’élément manquant d’une figure de rhétorique comme la métonymie. [3] Avec les conventions précédentes, on est passé d’ une relation syntagmatique entre les éléments du discours sur le vivant ( notée -_ dans le membre de gauche de l’égalité A -_ = Λ ) à une relation paradigmatique qui marque l’ intervention de l’ imagination dans le processus (notée A = Λ+_, expression dans laquelle le signe + représente une relation syntagmatique) .

Nouveau paradigme e Le travail de l’équipe de recherche consiste à trouver des relations paradigmatiques notées +_ entre ’a’ et ’e’ susceptibles de répndre à la question de la spécialisation des cellules à partir des gènes communs appartenant à des chromosomes identiques pour toutes les cellules d’ un organisme donné.

Lorsque l’équipe de recherche découvre le rôle de l’ ARN messager dans la synthèse des protéines (expliquant la spécialisation cellulaire ), elle rétablit une nouvelle convention Æ entre ’e’ et ’ξ’ :

Nouvelles visions moléculaire

qui, à son tour, une fois admise vient remplacer A :

Après la decouverte du rôle de l ARN

exprimant que « tous les organismes vivants sont faits avec les mêmes molécules ».

Vers la notion de désignant

Dans la découverte de F. Jacob et J. Monod, au cours de la mise en évidence de l’expression des gènes en protéïnes, ’l’opéron ’ modèle de fonctionnement de l’ ADN a été désigné pour la première fois. De la même facon, la découverte du processus de différenciation cellulaire a obligé les chercheurs à désigner l’ ARN messager comme facteur de régulation. Plus généralement, un désignant est alors un signifiant prononcé à l’ adresse d’ un interlocuteur désignant un objet qui n’existe pas encore ou, ce qui revient au même, qui, bien que connu, n’ a pas encore été désigné.

Notes

[1] Cette convention _ est variable d’un signe à l’autre. On distingue généralement trois types de signes : les indices, les icônes, les symboles. Un indice (dans son emploi sémiotique) est un signe qui renvoie, comme p.ex. un panneau de signalisation indiquant la direction ; une icône est un signe qui représente, comme p.ex. un panneau indicateur montrant trois enfants traversant une rue ; un symbole est un signe purement conventionnel, comme p.ex. un panneau rouge barré d’une ligne horizontale blanche.

[2] La différence entre le signifiant et le signifié a toujours reproduit la différence entre le sensible et l’ intelligible. Et elle ne le fait pas moins au XXème siècle que dans ses origines stoïciennes. "La pensée structuraliste moderne l’a clairement établi : le langage est un système de signes, la linguistique est partie intégrante de la science des signes, la sémiotique ( ou, dans les termes de de Saussure la sémiologie ). La définition médiévale - aliquid stat pro aliquoi - , que notre époque a ressuscité, s’ est montrée toujours valable et féconde. C’ est ainsi que la marque constitutive de tout signe en général, du signe linguistique en particulier, réside dans son caractère double : chaque unité linguitstique est bipartite et comporte deux aspects : l’ un sensible et l’ autre intelligible -d’une part le signans (le signifiant de de Saussure ), d’ autre part le signatum ( le signifié ) (R. Jakobson, Essais de linguistique générale )

[3] On sait que cet élément manquant semblable à la case vide du Jeu du Taquin est due à la double chaîne inconsciente doublant tout énoncé : elle est la trace d’un désir courant sous les paroles échangées par deux interlocuteurs, désir analogue à l’ anneau passant de mains en mains des joueurs du furet.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP 1.9.2b [9381] | squelette | AVRIL