Novum Corpus

Accueil du site > Comment crée-t-on ? > Marché porteur ou recherche hors de prix ?

Marché porteur ou recherche hors de prix ?

Recherche fondamentale et appliquée

dimanche 20 avril 2008, par Jean-François Doucet

Toutes les versions de cet article :

  • [français]
La science triomphante nous a habitué à admettre qu’il suffisait d’attribuer des crédits à quelque laboratoire pour voir tôt ou tard surgir une réponse adéquate à une question posée. Malheureusement, les choses ne sont pas si simples ...

Les connaissances sont-elles des produits de consommation ?

Les "industries de la connaissance" comme les écoles ou les universités sont-elles incluses dans un marché ? Leurs produits seraient-ils comparables à des biens de consommation ordinaires ? Comme ces institutions du savoir, les organisations productives (usines, manufactures, fabriques etc ) définissent généralement qualités et quantités de denrées à produire. Un certain nombre d’ ouvriers, renoncant à leurs objectifs propres, adhèrent à ces normes de production, touchent un salaire [1].qui leur permet de participer à l’échange social de services [2]. Acceptant cette aliénation, un passionné de cyclisme, par exemple, travaillera sa vie durant dans un atelier d’ embouteillage, travail dont la nature n’ a rien à voir avec ses goûts et aptitudes. A son activité publique de production correspond la sphère politique soumise à un partage des pouvoirs tandis que la partie aliénée est reléguée à la sphére privée où la force de travail est entretenue. A cette conception de la production de produits manufacturés est doublée [3] d’une répartition de l’ argent entre capital et rémunération du travail.

JPG - 1.9 ko
Cheminées d’usine
Les "industries de la connaissance " font-elles partie d’un marché

Cette organisation industrielle du travail peut-elle être appliquée à la production, voire la reproduction de connaissances dans des institutions scolaires ou universitaires ou même dans les organismes de recherche ?

En première approximation, à considèrer les organisations signifiantes fixées sur une mémoire comme le papier pour composer des livres, on pourrait assimiler les connaissances qui y sont consignées à des produits de consommation comme d’ autres objets soumis aux lois du marché. Ne dit-on pas d’ailleurs communément qu’on a "dévoré" un livre ne serait-ce qu’avec les yeux ? A leur contact, chaque savant viendrait alors apporter, dans la chaîne de production des connaissances, une plus-value à des acquis antérieurs dont la valeur serait soumise au droit de la propriété intellectuelle. Ce schéma [4] est sans doute valide à l’intérieur d’une même discipline, mais est pris en défaut lorsque le mode même de production des connaissances fait appel à l’imagination [5]. Le savant, au contact des acquis de sa discipline n’ apporte pas seulement des retouches dans la lignée des lois et des règles établies, il substitue aux organisations signifiantes existantes sa traduction de ses vues passées au crible de ses propres signifiants. L’ origine de ces réorganisations signifiantes est intimement liée au savant lui-même, sujet unique [6] et irremplacable dans la chaîne de production des connaissances nouvelles. Au contraire d’un ouvrier d’une manufacture, il ne lui est pas demandé une quelconque aliénation de ses objectifs individuels. Innover au cours du processus de production exige une forte implication de la part du savant jusques et y compris de ses propres convictions [7] . De ce point de vue, son salaire ne peut correspondre à une compensation de sa renonciation à ses propres objectifs. Il ne peut être qu’un moyen de le maintenir dans le réseau des échanges de services monnayables de telle manière que son implication dans le processus d’innovation reste hors de prix à l’ abris du soucis financier. De maître de l’ouvrier aliéné, l’ argent devient alors le serviteur bienfaisant du savant  [8].

JPG - 3.7 ko
Bourse
Le rôle de l’ argent dans la recherche fondamentale et appliquée

Ces deux sens donnés à l’argent correspondent à deux logiques distinctes ayant chacune ses institutions de production (ou reproduction) des connaissances. Les Universités d’une part dont le mode de fonctionnement reste marqué par ses lointaines origines. Les laboratoires, d’autre part, attachés à l’industrie privée inclus dans une économie de marché. Du fait de la spécialisation croissante des chercheurs et des besoins en connaissances de toutes sortes des entreprises privées, décloisonnement et synergie entre les unités de recherches privées et institutions publiques sont encouragés régulièrement sans que les obstacles en soient levés pour autant. Le cloisonnement des secteurs tient, en effet, à la gestion des budgets investis dans les unités de recherche autant que du caractère particulier du produit recherché.

Une théorie hors de prix est-elle possible ?

La recherche appliquée souvent à caractère privé utilise des résultats théoriques pour mettre au point des procédés où les considérations financières sont prédominantes. Soumis aux lois du marché, ce mode de recherche est nécessairement rentable. La mise en place d’une application pratique est dictée par les besoins en étroite relation avec les objectifs à atteindre. Ce faisant, seules les questions dont les réponses correspondent directement à un besoin risquent d’être prises en considération. La seule ignorance ne suffit pas à engager des recherches : une portée pratique des résultats attendus doit pouvoir promettre au projet un avenir lucratif. En fait, ce mode de production des connaissances utilise la conception classique des investissements financiers à risques calculés des entreprises. Les développements qui en sont les résultats portent l’ emprunte de cette prise de risque attendant un retour sur investissement : les énoncés exprimés, sous forme de molécules à effet pharmaceutique par exemple, servent des intérêts particuliers plus qu’ils ne répondent à des questions d’intérêt purement théorique.

C’ est à la recherche fondamentale, en revanche, qu’ est dévolu ce rôle de production d’énoncés théoriques libérés de contraintes financières. Remarquons que la production de résultats supposent des moyens économiques suffisants (achat de matériel, bâtiments, produits etc ) pour libérer les institutions qui s’y consacrent des lois du marché ou de contraintes financières trop lourdes. En contrepartie, elles livrent à la communauté très souvent nationale qui les finance ses énoncés sans relation immédiate avec d’éventuelles applications pratiques ou commerciales.

JPG - 3.6 ko
Laboratoire
L’origine des découvertes est intime

Ce cloisonnement entre recherche appliquée et fondamentale n’est plus tout à fait étanche actuellement. Les objectifs de recherche se font si ambitieux que l’ aspect économique des projets ne peuvent plus être comptés pour quantité négligeable. D’un certain point de vue, " l’intendance ", si elle ne précède pas toujours, doit suivre et fait partie intégrante des projets de recherche. Il suffirait de citer les accélérateurs de particules dont les coûts à la fois d’ installation et de fonctionnement portent une ombre sur les expériences elles-mêmes. Plus récemment et dans un domaine prioritaire pour tout le siècle à venir, deux types de financements sont entrés en jeu : le séquencage du génôme humain a vu, en parallèle, des logiques de recherche financées par des fonds privés (Celera Genomics) et publics (Consortium). Cet aspect financier de la production des connaissances ne doit cependant pas dissimuler les intentions de la recherche. Même coûteuse, elle peut avoir un objectif gratuit - ou sans prix - de réduire l’ignorance dans un domaine de la connaissance ou bien d’investir dans les industries du savoir en tenant compte des retours possibles sur investissements.

GIF - 14.6 ko
L’intime dans le processus
Le processus créatif a son origine dans la sphère intime du créateur

Dans les deux cas, quelque soit la portée du savoir produit, innover suppose un projet dans l’ inconnu dont l’ origine ne se trouve pas dans l’ espace rationnel du déjà connu de la sphère publique mais dans l’ intime [9] de la vie privée. La subjectivité [10] qui s’ y cache est utilisée par la recherche qui donne ainsi un prix à ses inventions, qui, de ce fait, se situent nécessairement en porte-à-faux des valeurs communément admises.

Les difficultés dues à la propriété intellectuelle

Quel créateur n’ a pas son confident lorsque sa femme ne joue pas ce rôle auprès de lui. A qui appartient les mots qu’ils échangent ? Celui qui les émet ou son adresse qui les entend voire les comprend ? Car, les signifiants qui servent à exprimer les énoncés scientifiques ne sont que des emprunts à la langue commune pour établir des conventions sur la réalité. De la même manière, la monnaie considérée comme étalon de mesure des budgets de recherche est le résultat d’ un consensus sur sa valeur [11]. Dans ces conditions, les brevets pris sur des découvertes exprimées à l’ aide d’organisations signifiantes fixent les conditions de propriété intellectuelle d’organisations signifiantes appartenant aux 2 versants de leur production. Cette attribution de la propriété intellectuelle ne va pas sans la notion de dette symbolique, c’ est-à-dire ce qui reste lorsqu’une source s’ est attribué les bénéfices d’un brevet laissant l’ autre partie en dette vis-à-vis d’ elle.

Dette économique et symbolique

Cette dette symbolique née de l’ appropriation de la propriété intellectuelle à l’ une des parties ayant contracté la convention langagière se double d’ une ambiguïté concernant dettes économiques et symboliques. Les institutions, en effet, sont le plus souvent organisées hiérarchiquement de telle sorte que la circulation de l’ argent dans la hiérarchie concentre la richesse sur quelques spécialistes compétents. Or cette compétence honorée par de hauts salaires ne correspond pas nécessairement à la circulation des signifiants dans la hiérarchie ainsi constituée. Des dettes symboliques, très souvent à l’origine des conflits entre les savants faute d’être honorées, [12] restent aux différents échelons de salaires à tous les niveaux de la hiérarchie.

Idéologie contra théorie

Si l’idéal scientifique est de produire des énoncés indépendants des observateurs et des conditions d’observations, la dépendance des résultats vis-à-vis de considérations financières ne doit pas être sous estimées. En particulier, sans que les théories ne viennent, comme dans le cas de l’ affaire Lyssenko, [13] corroborer les préoccupations idéologiques des commanditaires, les objectifs de la recherche ne sont pas purement théoriques et sont nécessairement entachés d’ idéologie. Ainsi, après les premières alertes de réchauffement climatique, la certitude de ce nouveau phénomène s’ est fondée sur le consensus formulé par la Commission GIEC [14]. Depuis, de nombreux projets de recherche se sont engouffrés dans la brêche budgétaire ouverte par les conclusions de la commission. Corrélativement, les hommes politiques ont utilisé cette "vérité consensuelle " pour rendre les humains responsables du réchauffement " alors que l’importance de l’ activité solaire n’était pas précisément quantifiée. [15] Dans la mesure où il s’ agit là d’ un changement de paradigme, la modification de notre perception du climat est plus ou moins une conséquence de ces travaux mais aussi des engagements politiques des états vis-à-vis de ces phénomènes. D’autres "vérités" scientifiques, tout aussi vraies que le réchauffement climatique n’ ont pas éveillé le même enthousiasme ni suscité le même nombre de demandes budgétaires. Le consensus scientifique si utile aux décisions politiques garantit la pertinence de la question et légitime les investissements des décideurs. Il ne saurait rendre moins vraies d’ autres questions tout aussi pertinentes que les innombrables réponses laissées dormantes dans les rayons de bibliothèques. Si la recherche scientifique peut être dans une certaine mesure dirigée par des incitations financières, son expression reste marquée par l’inadéquation entre questions et réponses dans un domaine scientifique. En d’ autres termes, un questionnement même soutenu économiquement n’ est pas assuré d’ une réponse adéquate alors que de nombreuses réponses peuvent émerger avant même que la question ne soit posée. [16] Plus la réponse est fondamentale, moins elle semble répondre à un besoin précis pour être la réaction d’ un chercheur ou de son équipe à une anomalie connue dans sa discipline. Des savants passent alors du sensible à l’ intelligible en rendant opérantes leurs "métaphores des sujets ". Revenant du monde des spéculations, ces métaphores de la déouverte ne soulèveront pas le voile couvrant une vérité [17] mais, hors consensus généralement admis, dicteront l’endroit où trouver la clef cachée dans le mystère de la question posée sans pour autant délier les cordons des bourses sonnantes et décidantes. Un fois de plus, elles donneront raison à la puissance du savoir vrai s’échappant des mains du pouvoir sans raison.

Notes

[1] Ce que paie un salaire […], c’est la possibilité de pratiquer une exclusion de ce qui fait la vie du sujet, dans son lieu de travail. Ce que paie un patron, quand il n’abuse pas de la situation – et l’abus et toujours comme par hasard sexuel –, c’est la possibilité de soustraire un sujet aux préoccupations de la vie privée

[2] L’utilité économique signifie que le travail produit une valeur d’usage susceptible d’être insérée dans un échange

[3] Il conviendrait, pour être complet, d’ ajouter aux circuits de matières premières, d’énergie et de travail, celle de l’information contrôlée actuellement par le traitement électronique des données

[4] On remarquera que la signification des organisations signifiantes n’est pas indépendante de leur environnement

[5] On rappellera que l’imagination introduit la discontinuïté dans la production linéaire et continue des connaissances

[6] Ce qu’il y a d unique, c’est à un certain moment d’ être impliqué dans un problème particulier (et pas un autre) et il ne semble pas que cet état puisse obéïr à la loi de l’ offre et de la demande : ce n’ est pas un besoin qui attendrait satisfaction, c’ est une insatisfaction qui attend une explication ou une formulation. La relation entre son implication et le thème dans lequel on est impliqué n est pas directe. On peut cependant supposer que cette implication n est pas le fruit du hasard. Ce n est pas un hasard si Newton considère qu’ il existe une force d attraction entre une pomme qui tombe et la terre sur laquelle elle tombe. Il y a chez Newton un besoin impérieux d’ exprimer cette loi de la gravitation universelle. De la même manière, Pascal et son horreur du vide.

[7] On fait ici allusion à la "double scène"cachée sous le discours du savant et formant sa subjectivité (chrétienne, franc-maconne etc )

[8] Ce qui revient à dire que l’argent est à situer comme la possibilité, le moyen pour un sujet d’advenir, tant qu’il n’inscrit pas son rapport au monde dans une quantification.

[9] Où l’ attribue aux bons mots, à la belle langue et autres "détails rhétoriques de la langue une valeur que la société dans son ensemble est loin de vouloir lui reconnaître.

[10] Fredric Bieth Psychanalyse, un rêve de flambeur ?

la subjectivité contemporaine se tisse, s’élabore au lieu du comptable, de l’évaluable ?

Le mot d’ordre étant que ce qui est vrai est ce qui fonctionne. Autrement dit, il s’agit de faire de l’efficace le critère du vrai. Ce pliage n’est pas sans conséquences sur les capacités que possèdent nos contemporains à construire leur subjectivité. En effet, reconnaître que la vérité ne s’élabore plus dans le schème que nous offrait la conception grecque d’αληθεια, l’alèthéia, une pure opération de dévoilement, enveloppant une dimension qualitative, c’est implicitement faire droit à une élaboration de la vérité en termes quantitatifs, voire calculables.

[11] La monnaie n’est qu’un intermédiaire, ce qui a une valeur, ce n’est pas la monnaie, mais ce qui est échangé à travers elle.

[12] Le produit de travail doit être échangé avec le produit d’un autre travail. Le système économique intervient habituellement pour régler l’échange. mais dans le processus de recherche, les échanges ne sont pas régulés en monnaie sonnante et trébuchante mais lors de débats : les dettes échangées sont alors dites "symboliques"

[13] Lyssenko (1898-1976) soutenu par les autorités soviétiques rejette les travaux de G. Mendel et s’opposant à C. Darwin adopte l’idée de transmission des caractères acquis.

[14] Groupe d’Experts Intergouvernementaux pour l’Etude du Climat

[15] La météorologie spatiale, en effet, n’ en est encore qu’à ses balbutiements.

[16] L’ exemple le plus typique d’ une réponse cherchant sa question est celui d’Erathostène d’Alexandrie mesurant le diamètre de la terre alors que ses contemporains pensaient la terre plate

[17] Emmanuel Rouillé.- Le Secret et l’Aléthéia grecque, Le Portique, Cahier 2 2004, mis en ligne le 15 avril 2005.

Répondre à cet article


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP 1.9.2b [9381] | squelette | AVRIL