Les ingrédients d’une situation créative

dimanche 24 janvier 2010 par Jean-François Doucet

On a l’habitude de reléguer les situations créatrices dans les ateliers d’artistes, les laboratoires de recherche ou les stations de mises au point des inventions. Cette facon de voir schématique mérite d’être approfondie et nuancée pour qu’apparaissent quelques ingrédients communs à ces situations

La situation créative est la 2ème phase du Schéma de la marelle :

Phase précédente : Changement de paradigme - questions actuelles

La situation créative

On parle de situation créative lorsque toutes les voies habituelles de résolution de problèmes ont été épuisées. Le(s) sujet(s) créateur(s) doivent alors avoir recours à leur imagination

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Laboratoire de recherche
Dans un laboratoire, des montages expérimentaux sont imaginés pour répondre aux questions posées

L’ atelier du peintre, de l’ inventeur ou le laboratoire du savant sont autant de lieux où la situation peut devenir créative.

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Atelier d’artiste
Dans un atelier, un artiste donne libre cours à son imagination

Bien des nouveautés cependant ont vu le jour hors de ces lieux consacrés par l’ usage.

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Atelier Inventeur
Dans son atelier, l’inventeur imagine les solutions techniques aux problèmes posés

Une anomalie, bien souvent découverte par hasard déclenche une crise dont la résolution sera une oeuvre nouvelle fruit d’un réarrangement symbolique

350 ans d’efforts pour démontrer la conjecture de Fermat !

Chaque discipline emporte dans son sillage de connaissance [1] des zones entières d’ignorance, quelques fois pendant des siècles. Ainsi, la conjecture de Fermat qui énonce qu’il n’y a pas de nombres entiers non nuls x, y et z tels que :

Conjoncture de Fermat

attendit sa démonstration pendant plus de 3 siècles. On n’y croyait plus lorsqu`au début des années 90, une solution de plus de 300 pages était annoncée dans les mileux concernés. Finalement la démonstration d’Andrew Wiles [2] était validée en 1994 de telle sorte que cette conjecture est devenue le théorème de Fermat-Wiles.

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Andrew Wiles devant sa démonstration
Le blog de Fabrice ARNAUD
Mon cahier de brouillon Andrew Wiles et le théorème de Fermat
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Portrait d’Andrew Wiles
En octobre 1994, Andrew Wiles, met la touche finale à la émonstration du dernier théorème de Fermat.

La réponse à une telle énigme a non seulement exigé l’engagement d’un certain nombre de candidats à la renommée mais des ressources théoriques et pratiques considérables. P. de Fermat, dans une note de lecture, laissait penser qu’il connaissait la démonstration alors que cette dernière exige des moyens théoriques dont il ne disposait pas. Cette situation créatrice sur plusieurs siècles ne pouvait pas être le simple prolongement d’un statu quo ante. [3].

Du mythe d’Icare au vol des Frères Wright

De la même manière, il a fallu des siècles [4] et de nombreux essais infructueux pour que le mythe d’Icare devienne réalité. Pourtant la démonstration qu’il était possible de faire voler plus lourd que l’air était offerte par les oiseaux ou les chauves souris. Il faudra attendre les essais des Frères Wright pour réaliser, non pas le vol par battement d’ailes mais par sustentation de l’appareil par la force de portance : dès 1822, George Pocock, enseignant à Bristol, commence cette longue marche chaotique vers le vol d’un plus lourd que l’air et réussit à tirer une calèche par un train de 2 cerfs-volants.

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Traction par cerf-volant
Un train de cerfs-volants tire une calèche

Quelques années plus tard, en 1844, un pantin, assis sur une chaise, est propulsé le long d’une ligne de cerf-volant à l’aide d’un parapluie.-J-D Colladon (1844)

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Une ombrelle tire un pantin
Le long de la ligne de cerf-volant, un pantin quitte le sol
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l’ancêtre du char à cerf-volant

avec le vol plané de J.M. Le Bris ((1817-1872), la ficelle devient inutile. Lors de son tour du monde pendant son service militaire, Le Bris aurait observé les albatros dont sa "barque ailée" se serait inspirée pour parcourir dès 1857 quelques 200 m à environ 100 m d’altitude.

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Le vol plané
La "Barque ailée" de J.M. LeBris

Le "Planophore" de 1871 ( [5] à l’hélice propulsive de A. Pénaud (1850-1880) jalonne également le chemin vers le vol d’un plus lourd que l’air. Il aurait été un des jouets préférés des frères Wright, fabricants de bicyclettes.

Objet volant, désormais cerf-volant sans ficelle, l’appareil sera contrôlé par le mouvement du corps de Otto Lilienthal (1848-1896) [6]

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Otto Lilienthal pilote un objet volant
Direction par le mouvemant du corps

A partir de cet instant, le vol plané méritait d’être perfectionné. Les planeurs de O. Chanute ( 1832 — 1910) réussirent plus de 2 000 vols sans accident. Ses travaux, inspirés de ceux de Lilienthal et de Mouillard, furent largement repris par les frères Wright.

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Les planeurs de O. Chanute
Amélioration du vol plané embarqué

Auparavant, Clément Ader eu l’idée de monter un moteur sur les planeurs pilotés. Le 9 octobre 1890, il essaya et réussit dans le parc d’Armainvilliers appartenant à M. Isaac Pèreire, à faire décoller un aéroplane avec son pilote par la seule force de son moteur. Ce jour là, l "EOLE" se souleva de quelques centimètres, volant sur une cinquantaine de mètres, tracté par une hélice quadripale en barbes de bambou, mue par un moteur à vapeur à deux cylindres.

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Décollage de l’Eole
Désormais les planeurs pouvaient être motorisés

Finalement, c’est à Kill Devil Hill (Caroline du Nord), que Wilbur Wright, couché aux commandes de son appareil à moteur tentera de faire voler son appareil le 14 décembre 1903 : cette première tentative se solda par un échec. Trois jours plus tard cependant, les deux frères étaient prêts pour un nouvel essai. [7]

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Wilbur Wright couché sur son appareil
Profitant de l’expérience de O Chanute, les frères Wright achève le long chemin vers le vol d’un plus lourd que l’air

Conseillés par Octave Chanute dont ils reprirent le planeur biplan, les frères Wright eurent le génie de vouloir apprendre à piloter pour comprendre ce qui pouvait se passer en vol.

A partir d’un moteur d’automobile de 12 cv (109 kg), le 17 décembre 1903, dans les dunes désertiques de Kitty Hawk, ils réussirent quatre vols à bord du biplan baptisé " Flyer ". Le premier vol, succession de montées et de plongeons de moins de 36 m, dura 12 sec. Au dernier vol de la journée, Wilbur parcourut 260 m.( Soit 97 secondes pour les 4 vols). Le Flyer sans roues ne décollait pas par ses propres moyens mais était catapulté, le moteur de 12 cv ne permettait pas un décollage. Ses commandes de vol étaient peu fonctionnelles et le "Flyer" restait difficile à gouverner. Avec le recul, il apparaît que le principal mérite des frères Wright fut de démontrer la supériorité de la démarche scientifique sur l’empirisme. [8] La progression par à-coups telle que les étapes vers le vol d’un plus lourd que l’air (cerf-volant sans fil, vol plané puis piloté et enfin motorisé) se rencontrent dans bien des créations : de ce point de vue, les situations créatrices ne sont pas des points alignés mais un nuage d’états provisoires réliés entre eux par des lignes brisées dans l’histoire des sciences, des techniques ou des arts. De plus, bien que notre époque entoure inventeurs, savants ou artistes d’une aura quasi-magique, leurs travaux ne pourraient pas avoir été mené à bien sans une foule de précurseurs aussi obscurs qu’indispensables à leur réussite. Robert Chambers, par exemple, parlait de l’Evolution du temps de Darwin mais est resté anonyme. Dans quelques cas, comme celui des travaux de Painlevé et d Einstein, des travaux parallèles apparaissent sans qu’il soit possible de désigner des créateurs indépendants les uns des autres. La propriété intellectuelle, juridiquement récente dans le monde occidental, considère toute création comme un bien au même titre qu’une propriété. C’est ignorer qu’une oeuvre émerge d’individus, de milieux ou d’une époque soumis aux contraintes et aux croyances liées à l’usage de la langue.

Des mystères à livre ouvert des oeuvres d’art

A une époque où ce culte de la personalité n’existait pas encore, bien des réponses cherchaient, en fait, leur problème. Dans l’Antiquité, Erathostène avec des moyens de fortune (bâton pour mesurer les longueurs courte et "heures de chameaux" pour les longues distances ) en mesurant l’angle entre un bâton planté verticalement et les rayons du Soleil à Alexandrie, trouve un cinquantième de cercle, soit 7 2’=360/50 : il en déduit donc que le tour de la Terre mesure 250000 stades soit 40 000 km. De la même manière, les bàtisseurs de cathédrales pour la plupart anonymes ont apporté des réponses à des questions qui ne concernaient qu’eux dans leur recherche du divin.

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Notre-Dame de la Belle Verrière
Ce vitrail doit sa célébrité au bleu cobalt dont le secret de fabrication a été perdu
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Bleu Yves Klein
Au contraire du bleu cobalt d’artisans anonymes de la cathédrale de Chartres, le bleu Yves Klein est breveté

Ce qui apparaît, de nos jours, comme secrets inviolables - certaines couleurs de vitraux [9] [10] . ou calculs d’architectures - ne sont en fait que des questions qui nous sont adressées après coup auxquelles les oeuvres d’art sont en elles-mêmes la réponse.

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Atelier d’un peintre
La création d’un seul cristallise les travaux de bien d’autres créateurs

La cathédrale entière est alors à la fois l’atelier de nos artistes contemporains, les musées qui recoivent leurs oeuvres et les laboratoires qui expérimentent les nouveautés.

Phase suivante : Esquisse d’une théorie du sujet créateur

L’exposé du modèle OMM se poursuit par la présentation de "L’esquisse du sujet créateur " troisième phase du déroulement du processus créatif selon le "schéma de la marelle"

[1] ce qui est communément appelé le progrès, conquête de connaissances nouvelles, en oublie d’autres : les mycologues d’autrefois dénommaient un champignon avec pour seuls critères des grandeurs visuelles comme la forme et la couleur alors que l’introduction de l’ADN en cladistique fera oublier ces déterminations au microscope

[2] qui décrit ainsi sa démarche « On entre dans la première chambre et elle est obscure. Complètement obscure. On se heurte aux meubles, on finit par connaître leur emplacement. Après quelques six mois, on finit par trouver le commutateur et soudain, la pièce est éclairée. On peut voir exactement où l’on se trouve. Puis on passe à la pièce suivante, et l’on affronte de nouveau six mois d’obscurité. Donc, chacune des percées qui ont été faites et qui sont parfois brèves, ne durant qu’un jour ou deux, sont l’accomplissement des mois de tâtonnements dans le noir, sans lesquels il n’y aurait jamais eu de lumière. »

[3] Exprimé en termes familiers " On ne découvre pas l’électricité en améliorant la bougie "

[4] Combinant ses connaissances de physique et de mathématiques avec ses observations sur le vol des oiseaux, Léonardo Da Vinci (1452 -1519) dessina une étonnante variété d’ornithoptères mus par la force musculaire.

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Machine volante de L. da Vinci
Le vol par battement d’ailes imitation directe du vol des oiseaux

Si ses machines à ailes battantes se montrèrent irréalisables, certaines de ses idées, comme le rotor d’hélicoptère, se retrouvent dans des réalisations aéronautiques modernes.

[5] Envergure : 450 mm. Poids : 15 g)

[6] Gravement blessé le 9 août 1896 lors d’un vol, il mourut le lendemain.

[7] La controverse sur le début de l’aviation -Weißkopf a sans doute effectué son premier vol motorisé le 14 août 1901- semble due à une querelle de définition. Vol motorisé ? Vol contrôlé ? Vol piloté ? Comme lors de bien d’autres inventions, la notoriété de certains laissent les autres pionniers dans l’oubli. Pourtant certains n’ auraient pu réussir sans les tentatives plus ou moins fructueuses des autres !

[8] Rupture "catastrophique" ou coupure épistémologique

[9] On rapprochera naturellement le bleu cobalt du vitrail de Chartres avec le bleu breveté par Y Klein

[10] des ingrédients les plus variés servent pour les couleurs : le rouge est obtenu par broyage de la cochenille, de coquillages, de plante (garance) ou de roche (cinabre). Une roche d’arsenic sert à obtenir le jaune ainsi que le pollen de crocus (safran), la terre d’ocre ou fiel de carpe. Une roche de lapis lazzuli ou bien d’azurite produit le bleu. Le vert est obtenu à partir du vert de gris (cuivre) ou de malchite alors que le blanc est extrait de la césure de plomb ou de la craie. Le noir est d’origine animale (os calciné) ou rocheuse (houille) Autant dire que certaines couleurs lumineuses de vitraux du moyen-âge qui sont offerts à notre examen ne sont pas facilement reproductible par des composants chimiques modernes.


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