Langues humaines et fractales sont récursives.
mercredi 25 juillet 2007 par Jean-François Doucet
Une définition possible de la créativité humaine a été donnée à partir d’ un vécu émotionnel : la jubilation esthétique. Son expression est une oscillation métaphoro-métonymique, la métonymie étant dans le défilement du discours ( en traits pleins ) la structure à laquelle est associé le manque, c’ est-à-dire ce qui court sous le fil des mots ( en traits pointillés) tel l’ anneau dans les mains des joueurs au jeu du furet : le désir. La métaphore, elle, est la création de sens du sujet exprimant à l’ aide de ses mots ce désir indicible. Cette création élémentaire a été comparée à la production d’ un pidgin par 2 populations oeuvrant ensemble sans langage commun. Qu’ advient-il de cette comparaison si l’ on étend cette création de sens d’une production à un instant donné dans une région donnée à la création de sens lorsque le langage humain s est constitué ? Que ce dernier soit plus complexe que les systèmes de communication animale est une évidence, mais à quel niveau se situe cette complexification ? Peut-elle nous renseigner sur les opérations langagières favorisant la production d’énoncés nouveaux en grand nombre ? Car c’ est une propriété spécifique aux langages humains de pouvoir ainsi produire à la manière des enfants des énoncés jamais entendus auparavant.

Le désir, tel l’ anneau du jeu du furet court sous le fil du discours
Après les pidgins, le protolangage est une figuration fidèle de l’ apparition d’ une nouveauté.
Le parallèle entre la constitution d’ un pigdin et les hypothèses avancées sur la naissance d’ un langage chez l’homme est frappant. Selon Jackendoff, les langages humains se seraient différenciés d’ abord des cris d’alarme des primates par la constitution d’énoncés symboliques (donc établis par convention) dont le sens aurait varié selon le contexte. Se détachant de la réalité extérieure, ces énoncés se distinguent des systèmes de communications animales liés à la situation de leur fonction. Cette évolution serait un cas particulier d’ exaptations constatées au cours de l’évolution : de nombreuses mutations sont apparues dont la fonction ne servait pas nécessairement une meilleure adaptation de l’espèce à son milieu mais trouvait un application bénéfique ultérieurement. A partir de ces énoncés symboliques un lexique de plus en plus vaste, couvrant ainsi un nombre croissant de situations, aurait été constitué par combinaison des sons liés à un sens particulier. C’ est ensuite aux positions des énoncés symboliques de préciser le sens. A ce stade, on reconnait un protolangage correspondant au prototype des inventions. Quant à leurs relations avec l’ environnement existant, les inventions sont équivalentes au cours de l’ apparition des langues aux énoncés (prépositions, conjonctions ) précisant les relations entre les éléments du langage utilisés. Ces derniers changeront ensuite de sens par modification morphologique ( conjugaison, déclinaisons, etc ) à la facon des variantes des prototypes progressivement mises au point. Ces propriétés des protolangages ne sont pas spécificques aux langues humaines. Certaines sont communes aux systèmes de communication animales. Emboîter des éléments linguistiques les uns dans les autres serait, en revanche, une caractéristique spécifique aux langues humaines [1] : les propositions subordonnées s’insèrent les unes dans les autres à la manière des poupées russes. Cette caractéristique se présente sous deux formes, l’ une appelée en informatique "récursivité terminale" ( tail recursion ) ou "itération" et l’ autre récursivité qui produit des propositions subordonnées aux éléments emboîtés. Arrivé à ce point d’évolution, toutes les ressources de la langue sont en place pour que, tel un enfant pouvant générer des énoncés sans en connaître à l’ avance l’ agencement, les êtres humains puissent user des spécificités de leur langue : par rapport aux animaux, la suspension du sens lors de l’ expression d’ une proposition subordonnée assure une certaine maîtrise du temps de défilement des éléments sonores sur le fil du discours. Conjugué à la coupure du langage de ses situations d’ application qui engendre la transposition possible d’ un domaine d’ activité à un autre, le langage introduit une distance dans le temps et dans l’ espace des actions dirigées vers un but. Par rapport au traitement des signes animaux, une perte d’ efficacité est sans nul doute à constater.

Le saut d’une antilope (Antidorcas marsupialis), par exemple, est remarquablement long et sa vitesse peut atteindre 95 km/h. Par rapport aux performances animales qui supposent une interaction entre l’environnement et le corps, les performances humaines apparaissent moindres : si les signes des systèmes de communications animales permettent en situation et pour certains objectifs fixes des performances remarquables, les langues humaines en revanche, par leur mise à distance des situations dans l’ espace et leur flexibilité vis-à-vis des objectifs dans le temps multiplient les actes et les objectifs possibles.
Parallèle avec les itérations fractales de progression des connaissances.
Curieusement cette propriété du langage humain de permettre un emboîtement des propositions subordonnées les unes dans les autres se retrouve chez les figures fractales : ces dernières sont produites par itération d’ un même motif et pocède la propriété d’être des "images de l’infini " ayant pourtant des contours finis.

- Evolution fractale
- Explication fractale de la réalité
A la manières des cartes couvrant un terrain, elles figurent également bien l’ évolution des explications que les êtres humains ne manquent pas de se forger sur la réalité. En particulier, le passage d’ associations paradigmatiques sur l’ axe syntagmatique des vérités communément admises qui figurent le progrès des connaissances se laisse aisément représenter par une figure fractale.

Le parallèle entre langues et fractales s’ arrête cependant là puisque la récursivité des langues ( e. g. " la personne qui chantait hier avait une belle voix " ) ne peut se réduire à une itération répétitive (ce qui est le cas des fractales ). La récursivité a pour conséquence, si l’ on admet que les langues sont nos " lunettes" au travers desquelles nous voyons la réalité, les langues nous donnent également, à la facon des abeilles, des yeux à facettes au fur et à mesure que les connaissances expliquent de plus en plus finement la réalité extérieure.

- Oeil de criquet à facettes
- La récursivité des langues et des fractales permet un regard sur la réalité en constante évolution
A la vision globale et unique des théories explicatives sur une réalité succède alors une myriade d’explications renouvelables à l’infini à la manière des fractales. Dans ce mouvement d’explications scientifiques de la réalité grâce à la récursivité linguistique mettant en jeu les caractéristiques de l’observateur lui-même (équipé d’une langue récursive ), il convient d’ajouter la diversification des objets eux mêmes se colorant telle la lumière à la fois onde et particule des moyens d’ approche pour les étudier.

- Schéma de l’oeil
- Comme le cristallin de l’oeil, les mots nous permettent de percevoir la réalité

Bon nombre d’auteurs, faisant leur l’approche de la psychologie évolutive, pensent que le langage a été façonné par la sélection naturelle. Certaines modifications génétiques aléatoires auraient ainsi été sélectionnées pendant des millénaires pour procurer à certains individus un avantage adaptatif décisif. Que cet avantage fut au niveau de la coordination de la chasse, de la prévention des dangers ou de la communication entre les partenaires demeure toutefois incertain. Pour sa part, Chomsky ne conçoit pas l’origine de nos facultés linguistiques comme le résultat d’une quelconque pression sélective, mais plutôt comme une sorte d’accident fortuit.
[1] Selon les auteurs de ces études, la récursivité ne serait d’abord pas apparue pour nous aider à communiquer. Elle se serait plutôt développée pour nous aider à résoudre d’autres problèmes liés par exemple à la quantification numérique ou encore aux relations sociales (répondant ainsi à la définition d’exaptation mise de l’avant par S.J. Gould). Ce ne serait qu’une fois cette capacité connectée aux autres composantes motrices et perceptuelles du langage que nous aurions eu accès à la complexité du langage humain. Or pour Chomsky et ses collègues, rien n’indique que cette connexion ait été dirigée par la sélection naturelle. Pour eux, elle pourrait être simplement la conséquence d’un autre type de réorganisation neuronale. http://lecerveau.mcgill.ca/flash/ca...
Jean-François Doucet
Articles de cet auteur
Forum
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Langues humaines et fractales sont récursives.14 janvier 2009
Bonjour,
Après avoir lu cet article et celui que vous avez publié sur écrits-vains, je pense que vous seriez très intéressé par le concept de monade psychique et de création chez Cornélius Castoriadis. Ces notions sont notamment développées dans "l’institution imaginaire de la société" parue au Seuil en 1975 et des textes plus récents. Je vous recommande particulièrement "notes sur quelques moyens de la poésie" parus dans dans "figure du pensable", Seuil 1999.
Bien à vous,
JD
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Langues humaines et fractales sont récursives.15 janvier 2009, par Jean-François Doucet
Merci de votre conseil : je ne connais pas l’oeuvre de Cornélius Castoriadis, mais un coup d’oeil googlisé sur le net m’invite à approfondir la lecture des textes que vous recommandez. Puisque vous avez l’air au courant des questions qui peuvent se poser de nos jours, pourquoi n’avez-vous pas exprimé votre commentaire ? Les forums proposés par "Novum corpus " ont pour objectif un dialogue écrit : ils m’évitent un monologue et la crainte d’un préchi-précha dans le désert. Osez votre commentaire !
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Langues humaines et fractales sont récursives.16 janvier 2009, par Julien Dumesnil
Vos considérations théoriques ne sont pas, pour moi, un "préchi-précha" dans le désert et je partage beaucoup de vos points de vus, notamment sur la nature du langage et les deux dimensions (peut être plus...) dans lesquelles il se déploie. Je suis entièrement d’accord avec vous lorsque vous présentez le désir comme le moteur central du lecteur, de son cheminement interprétatif et de mon point de vu, il y a dans cette dynamique quelque chose qui est fondamentalement lié à la nature de la psyché. Je m’écarte de votre discours quand vous évoquez Chomsky, les proto-langues ou le fait que les êtres humains se forgent une idée de la réalité. En fait, ces conceptions sont très platoniciennes. Et même s’il existe un substrat palpable du réel (dans le cas contraire, nous serions tous psychotiques), la psyché humaine crée aussi une part de sa "réalité" qui ne repose que sur son activité créatrice (somme toute assez arbitraire). Là encore, plutôt que de paraphraser, je vous recommande les textes de Castoriadis et ceux aussi, plus orientés sur les neurosciences, du biologiste chilien Francisco J. Varela. Il existe d’ailleurs, une grande complicité intellectuelle entre ces deux auteurs.
Bien à vous
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Langues humaines et fractales sont récursives.22 janvier 2009, par Jean-François Doucet
Votre texte appelle à son tour un commentaire : Vous écrivez :
" Je partage beaucoup de vos points de vues, notamment sur la nature du langage et les deux dimensions (peut-être plus ...) dans lesquelles il se déploie"
C’ est le " peut-être plus " qui attire mon attention :
Voulez-vous parler des 2 axes, syntagmatique et paradigmatique qui définissent un plan auquel il conviendrait d’ajouter les liens hypertextes qui définissent un volume ? (Je ne suis pas certain de bien vous comprendre) ? Bien cordialement Jean-francois Doucet
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Langues humaines et fractales sont récursives.6 février 2009
Effectivement je partage l’idée d’un caractère bidimensionnel du texte. Les deux axes, syntagmatique et paradigmatique, se retrouvent dans plusieurs théorisations sous différents noms. Cette invariance me pousse à considérer qu’ils sont pertinents pour décrire le phénomène textuel. Mon "peut être plus" est une interrogation ouverte mais je n’ai pas encore de réponse.
Je ne crois pas que le lien hypertexte soit une nouvelle dimension. Pour moi il est équivalent dans une certaine mesure au processus métaphorique, il se déploie dans une dimension "verticale" du texte. Il s’agit d’une arborisation à partir d’un mot ou d’une expression.
Toutefois si dans le cas de la métaphore, le cheminement vers le sens est laissé à l’appréciation du lecteur (comme l’ellipse dans le sens "horizontal" du texte) dans le cas du lien hypertexte il y a un défilement (car il y a toujours quelque chose derrière le lien). La lecture par lien hypertexte est alors comme un texte dont le déroulement linéaire serait soumis à l’activité, c’est à dire au clic du lecteur Il se comporte alors comme une métaphore explicitée par son lien.
Qu’en dites vous ?
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Langues humaines et fractales sont récursives.26 février 2009, par Jean-François Doucet
Merci de votre courriel auquel je rèponds tardivement.
Vous écrivez :
"La lecture par lien hypertexte est alors comme un texte dont le déroulement linéaire serait soumis à l’activité, c’est à dire au clic du lecteur Il se comporte alors comme une métaphore explicitée par son lien."
Pour ma part, le lien hypertexte et son texte est une possibilité de représenter un volume et je l’ ai utilisé pour représenter l’ axe paradigmatique lorsque le sujet va d’image en image à la recherche d’un objet satisfaisant. Cet usage est plus général que la représentation de métaphores mais pourquoi ne pas l’utiliser pour représenter un cas particulier ? Dans le processus créatif défini par une oscillation métaphoro-métonymique (jubilation esthetique), la métonymie serait représentée sur le plan du texte avec ce désir qui court sous le discours
Bien cordialement
Jean-francois Doucet
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Langues humaines et fractales sont récursives.13 janvier 2010, par manu
Merci pour ces conseils très scientifique :)
Manu de jeux de mario & jogos de mario
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Langues humaines et fractales sont récursives.9 novembre 2009, par Bob stroller
Nice post u got Graco double stroller
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Langues humaines et fractales sont récursives.9 novembre 2009, par Bob stroller
Nice post u got Graco double stroller
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