L’ESTHÉTIQUE D’APRÈS PEIRCE
Ce texte peut être reproduit à des fins non commerciales, en autant que la référence complète est donnée :
- Nicole Everaert-Desmedt (2006), « L’esthétique d’après Peirce », dans Louis Hébert (dir.), Signo [en ligne], Rimouski (Québec), http ://www.signosemio.com. |
1. RÉSUMÉ
On
décrit la production et l’interprétation d’une œuvre d’art dans le
cadre de la théorie de Peirce. La production d’une œuvre suit un
processus abductif parallèle à celui de la recherche scientifique et
s’inscrit dans l’évolution de l’univers. L’objectif d’une œuvre d’art
est de capter la priméité, en la rendant intelligible.
Lorsque le travail de l’artiste est terminé, son œuvre continue à se
développer en s’ouvrant aux interprétations. L’interprétation d’une
œuvre met le récepteur sur la voie d’une pensée iconique, qui parvient à saisir une qualité totale, une icône pure.
2. THÉORIE
2.1. LA PRODUCTION D’UNE ŒUVRE D’ART
Peirce
a peu écrit sur l'art. Mais Anderson (1987) montre qu'on peut trouver
dans le système peircien une théorie implicite de la créativité
artistique, en établissant un double parallélisme, d'une part avec la
créativité scientifique, et d'autre part avec l'évolution créative
divine.
2.1.1. LA CRÉATIVITÉ ARTISTIQUE ET LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Dans
le classement des sciences selon Peirce (1931-1935 : 5.121),
l'esthétique appartient au même groupe que la logique (sciences
normatives). Or, dans la logique, Peirce décrit comment les chercheurs
doivent travailler pour faire avancer la connaissance. Donc,
parallèlement, l'esthétique devrait décrire la façon dont un artiste
doit accomplir son travail. Dans les deux cas, il s'agit d’un processus
cognitif, au cours duquel l'abduction joue un rôle central.
2.1.1.1. L’ABDUCTION DANS LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Nous pouvons décomposer de la façon suivante le processus de la recherche scientifique selon Peirce :
1. La première phase est celle de l'étonnement : le chercheur se trouve devant un fait surprenant qui trouble son état de croyance.
2. Il fait alors une abduction, c'est-à-dire qu'il formule une hypothèse susceptible d'expliquer ce fait.
3. Il applique ensuite cette hypothèse par déduction, il en tire toutes les conséquences nécessaires, qui seront testées.
4. Enfin, par une sorte d'induction,
c'est-à-dire de généralisation à partir d'un certain nombre de tests
positifs, il considère que les résultats vérifient l'hypothèse, jusqu'à
preuve du contraire.
2.1.1.2. L’ABDUCTION DANS LA PRODUCTION D’UNE ŒUVRE D’ART
Nous pouvons adapter le processus de la recherche scientifique à celui de la production d'une œuvre d'art :
1. Au départ, l'artiste éprouve un trouble, causé, non par un fait surprenant, mais par un sentiment inquiétant. Il est plongé dans la priméité, dans un chaos de qualités de sentiments (« qualities of feeling »,
Peirce, 1931-1935 : 1.43) ; il éprouve un sentiment qui
semble approprié, mais n'a pas d'objet auquel il est approprié.
C'est comme dans le cas d'un sentiment de « déjà vu »,
explique Peirce. C'est comme lorsque nous rencontrons une personne, que
nous avons l'impression d'avoir déjà rencontrée, mais nous ne savons
plus où, ni quand nous l’aurions rencontrée, ni qui est cette personne.
Le sentiment de reconnaissance que nous éprouvons alors nous semble
approprié, sans avoir d'objet auquel il est approprié.
2. La production de l'œuvre commence par une abduction.
Mais, alors que l'abduction scientifique consiste à formuler une
hypothèse comme solution à un problème conceptuel, l'abduction ou
hypothèse artistique consiste plutôt à essayer de formuler le problème,
à « laisser venir » des qualités de sentiment, à essayer de
les capter, de les « penser », à les considérer comme appropriées.
3. Ensuite, par une sorte de déduction,
l'artiste projette son hypothèse dans son œuvre, c'est-à-dire qu'il va
présenter les qualités de sentiment en les mettant en forme, en les
incarnant dans un objet auquel elles pourraient être appropriées.
Ainsi, en construisant cet objet auquel les qualités de sentiment
seraient appropriées, l'œuvre d'art crée son propre référent, elle est
auto-référentielle. La projection permet de clarifier l'hypothèse qui
est vague au départ, de la préciser, afin qu'elle puisse ensuite être
« testée » par induction.
4. La dernière étape est une induction :
le jugement de l'artiste sur son œuvre. Comment l'artiste peut-il
tester la valeur de sa création ? Pas du tout par rapport à une
réalité extérieure, puisqu'une œuvre d'art est auto-référentielle, mais
par rapport à elle-même. Une œuvre est auto-adéquate lorsqu'elle se
présente elle-même comme un sentiment raisonnable, lorsqu'elle rend
intelligible une qualité de sentiment synthétisée (Peirce,
1931-1935 : 5.132).
Une œuvre d'art
n'est pas nécessairement « belle » dans le sens traditionnel.
Pour définir l'idéal esthétique, Peirce remplace la notion de
« beauté » par le terme grec « kalos »,
c'est-à-dire l'admirable en soi, qui correspond, pour Peirce
(1931-1932 : 1.615), à la présentation d'un sentiment raisonnable.
La
fonction d'une œuvre d'art est de rendre intelligibles des qualités de
sentiment. Or, rendre intelligible nécessite l'intervention de la tiercéité, l'usage de signes ; mais, puisque les qualités de sentiment se situent à un niveau de priméité,
elles ne peuvent être exprimées qu'au moyen de signes iconiques (signes
qui renvoient à leur objet à un niveau de priméité : voir le
chapitre sur la sémiotique de Peirce). L'œuvre est donc un signe iconique, que Peirce (1931-1935 : 2.276) appelle aussi une hypoicône.
REMARQUE : HYPOICÔNE
Peirce
introduit le terme de « hypoicône » pour distinguer le signe
iconique de l’icône pure. L’icône pure relève pleinement de la
priméité ; elle ne peut être qu’une image mentale, une possibilité
non matérialisable. Lorsqu’une icône se matérialise, elle devient un
signe, donc de l’ordre de la tiercéité, même si le renvoi à l’objet se
fait à un niveau de priméité, créant un effet de similarité.
Nous résumons, dans le tableau suivant, le processus de production d’une œuvre d’art, tel que nous venons de le décrire.
Production de l’œuvre

2.1.2. LA CRÉATIVITÉ ARTISTIQUE ET L’ÉVOLUTION DE L’UNIVERS
Une
œuvre d'art est donc un signe iconique qui rend intelligibles des
qualités de sentiment. Cependant, l'incarnation des qualités de
sentiment dans une œuvre n'est jamais totale, l'intelligibilité n'est
jamais achevée. Pas plus que l'évolution de l'univers. C'est ici
qu'intervient le second parallélisme étudié par Anderson (1987), entre
la créativité artistique et l'évolution cosmologique.
2.1.2.1. L’ÉVOLUTION COSMOLOQIQUE
Tout
en critiquant le dogmatisme religieux, qui constitue un obstacle à la
recherche scientifique, Peirce affirme sa foi en la réalité de Dieu.
Selon Peirce (1931-1935 : 6.505), Dieu n'a pas créé l'univers en
une semaine, mais il est toujours en train de le créer, et il n'aura
jamais fini. Peirce (1931-1935 : 1.362) distingue trois étapes
dans l'évolution cosmologique :
La première étape de l'évolution se situe dans un passé infini : c'est le chaos de la priméité pure, le vague, l'absence totale de régularité.
La troisième étape se situe dans un futur infini : c'est la secondéité, la fixité du fait accompli, donc la mort (« dead matter »,
dit Peirce, 1931-1935 : 6.201) ; c'est le triomphe total de
la loi, l'absence totale de spontanéité, l'état final d'un univers
complètement évolué.
Nous sommes dans le temps, donc dans la seconde étape de l'évolution cosmologique, celle de la tiercéité,
caractérisée à la fois par de la régularité (des lois) et de la
diversité (de la spontanéité, de la « chance »). Au fur et à
mesure de l'évolution de l'univers, les lois ou les habitudes se
développent, deviennent de plus en plus régulières. Ce qui était
spontanéité à l'origine se transforme en loi. Mais de nouvelles
spontanéités ne cessent d'apparaître, et augmentent la variété du monde
(Peirce, 1931-1935 : 6.101).
L'univers
n'aboutira jamais à la troisième étape de l'évolution cosmologique
(celle où Dieu serait complètement révélé, donc mort) car, selon Peirce
(1931-1935 : 6.148), « la loi de l'esprit ne peut pas être
auto-destructive ». Le monde de Peirce ne peut jamais se
cristalliser totalement, il ne peut pas atteindre une fin des fins.
L'objectif de Dieu, son « telos », n'est donc pas la raison absolue, mais la croissance elle-même du caractère raisonnable (Anderson, 1987 : 119-120).
2.1.2.2. L’ACTIVITÉ CRÉATIVE DIVINE
Peirce
présente Dieu comme un artiste, et l'univers comme une œuvre d'art. La
description que Peirce donne de l'activité créative de Dieu pourrait
s'appliquer, mutatis mutandis, à l'attitude de l'artiste. Dieu ne sait pas précisément ce qu'il va créer avant de le créer. Son objectif (son telos)
est indéterminé. Au départ, devant le chaos initial, consistant en
« une multitude infinie de sentiments non reliés » (Peirce,
1958 : 8.318), Dieu doit s'ouvrir à la variété des qualités. Il
cherche une possibilité qui réponde potentiellement à son objectif de
créer un « univers ». Ensuite, son activité consiste à donner
existence à certaines qualités sous la forme de la secondéité,
c'est-à-dire qu'il transforme la priméité en secondéité par le biais de
la tiercéité (son telos). Dans le choix des qualités, un facteur de chance
intervient : Dieu réalise ou réifie les qualités attirantes, mais
il aurait pu être attiré par d'autres priméités, ou dans un autre
ordre. L'attitude de Dieu qui contrôle sa création se caractérise par l'agapè,
ou amour évolutionnaire : Dieu permet aux qualités attractives
qu'il actualise de développer leur propre tiercéité. Dans son agapè, Dieu crée les hommes comme libres de créer à leur tour, donc de participer au développement de l'esprit (« mind ») universel.
2.1.2.3. L’ACTIVITÉ CRÉATIVE HUMAINE
L'homme
crée comme Dieu crée. Tout comme Dieu incarne des qualités de sentiment
en les rendant actuelles, l'artiste incarne des qualités de sentiment
dans des œuvres d'art. Nous avons vu que, parallèlement à la recherche
scientifique, la créativité artistique commence par une abduction, par
laquelle l'artiste s'ouvre aux possibilités. Il exerce un contrôle
cognitif sur des qualités de sentiment. Ce parallélisme avec la science
se trouve renforcé par le parallélisme avec la créativité divine. Comme
Dieu, l'artiste commence sa création avec un telos indéterminé : il veut créer quelque chose sans savoir précisément ce que ce sera. Son telos est délimité par l'apparition spontanée d'une qualité de sentiment. Commencé dans la spontanéité, la chance, le processus de création se poursuit sous le contrôle de l'artiste, dans l'agapè, c'est-à-dire l'amour de l'artiste pour son œuvre, qu'il laisse se développer (par déduction) jusqu'à sa propre perfection.
2.1.2.4. L’ŒUVRE OUVERTE
Lorsque
l'artiste juge son travail terminé (étape d'induction), l'œuvre d'art
est finie, mais elle n'est pas complète pour autant. Cette incomplétude
ressort des deux parallélismes. En effet, d'une part, l'induction dans
la recherche scientifique est incomplète, en deux sens. Elle est
faillible : on peut toujours rencontrer un fait qui montre la
fausseté de l'hypothèse. Et celle-ci peut se développer pour rendre
compte de nouveaux faits qui seraient découverts. D'autre part, la
création de Dieu est toujours incomplète : Dieu est toujours en
train de créer, l'univers est toujours en développement. De même, une
œuvre d'art est toujours incomplète : quand le travail de
l'artiste est terminé, son œuvre reste ouverte, capable de
croissance ; elle continue à se développer en s'ouvrant aux
interprétations.
L'art rend intelligibles
des qualités de sentiment par l’intermédiaire de signes iconiques.
L'art est donc un moyen de connaissance, un moyen d'accroissement
d'intelligibilité. Cependant, une œuvre d'art n'aboutira jamais à
l’intelligibilité totale, qui serait la mort, la matière morte.
2.2. L’INTERPRÉTATION D’UNE ŒUVRE D’ART
En
tant que signe, l'œuvre doit être interprétée, et cette interprétation
nécessite, dit Peirce (1931-1935 : 5.113), une « sympathie
intellectuelle ».
La réception d'une œuvre d'art n’est pas un sentiment (« feeling »),
mais une cognition, une pensée. Cependant, il ne s'agit pas d’un
raisonnement, mais d’une sorte de pensée à un niveau de priméité.
Peirce cherchait un terme pour désigner la priméité de la pensée :
« Pour exprimer la priméité de la tiercéité, le ton ou la nuance
particulière de la médiation, nous n'avons pas de mot réellement
bon : mentalité est peut-être aussi bon qu'un autre, aussi pauvre et inadéquat qu'il soit » (1931-1935 : 1.533).
Nous
proposons d'appeler ce type de pensée : « pensée
iconique ». C'est « la pensée qui voit » (Magritte), la
pensée qui n'a d'autre objet que la pensée, qui parvient à
« penser en ne pensant à rien », à atteindre le
« Mystère » par la conciliation des contraires (dans l'œuvre
de Magritte). Ou bien, pour citer un autre exemple que nous avons
étudié (Everaert-Desmedt, 1997 et 2006), ce serait la pensée de
l'immatériel, provoquée par la saturation de la matière dans les
monochromes de Yves Klein... De façon générale, on pourrait dire qu'une
pensée iconique est une pensée capable d'envisager une qualité infinie, qui est réelle sans pouvoir être réalisée.
2.3. CONCLUSION
L'objectif d'une œuvre d'art est de capter la priméité, en la rendant intelligible.
La seule façon d'y parvenir est par l’intermédiaire de signes
iconiques. Cependant, l'icône pure demeure irreprésentable, elle n'est
pas matérialisable. Elle ne peut être que pensée, ou plutôt « vue
en pensée », sentie en pensée, pensée iconiquement. L'œuvre d'art,
par une construction de signes iconiques, conduit le récepteur à la pensée iconique.
Le
récepteur modèle d’une œuvre d’art n’est pas un quelconque passant
distrait. En effet, la réception d'une œuvre fait appel à la
« sympathie intellectuelle », elle nécessite de l'attention,
un processus cognitif. Le récepteur modèle est celui qui entre dans la
logique de l'œuvre. C'est à cette condition que la réception peut
réactiver et poursuivre le mouvement de la production : le
mouvement d'accroissement d'intelligibilité de la priméité.
3. APPLICATION : UNE ŒUVRE DE PATRICK CORILLON
3.1. PRÉSENTATION DE L’ŒUVRE
Lors
d’une exposition collective en plein air organisée à Luxembourg en
2001, Patrick Corillon a mis à la disposition des visiteurs des cannes
équipées d’une carte électronique.
Cette
œuvre est présentée sur le site de l’artiste
(http ://www.corillon.org/). Pour une analyse plus développée,
voir Everaert-Desmedt, 2005 et 2006.
Le
visiteur parcourt donc l’exposition muni d’une de ces cannes et, à son
retour, le préposé du musée enlève la carte électronique qui s’y trouve
intégrée ; il l’introduit dans l’ordinateur, d’où ressort un
dessin abstrait, censé représenter le parcours du visiteur.
Dessin du parcours de Nicole Everaert-Desmedt

Au
verso de ce dessin, se trouve un texte de Patrick Corillon, dont il
convient que le visiteur prenne connaissance pour entrer dans la
logique de l’œuvre :
Depuis
toujours, les hommes espèrent conserver le souvenir des paysages qu'ils
ont traversés. Films, photos, cartes postales, gravures ou dessins
originaux, chaque époque a connu sa technique.
Mais
il n'a pas toujours été question que de paysages extérieurs. On raconte
que, autrefois, les promeneurs se munissaient d'une canne dont l'embout
était constitué d'une minuscule cage dans laquelle était retenu un
scarabée. Dès le retour, on trempait les pattes du scarabée dans de
l'encre, puis on le déposait sur une page blanche. Le scarabée, encore
sous le choc de son voyage, effectuait un dessin censé être un fidèle
écho des mouvements que le promeneur aurait donnés à sa canne au gré
des pensées qui l'avaient accompagné durant son parcours.
Si,
à l'heure actuelle, il n'est plus permis d'infliger de tels traitements
aux animaux, les progrès en informatique nous permettent d'introduire
au bout des cannes une minuscule carte électronique qui remplace
aisément toutes les fonctions du scarabée...
Patrick Corillon
3.2. PRODUCTION DE L’ŒUVRE
Nous pouvons retracer le processus de production de cette œuvre, en suivant les étapes que nous avons dégagées :
1. Dans ce cas, les qualités de sentiment à capter sont celles qui accompagnent le promeneur pendant son parcours, son paysage intérieur.
2. Patrick Corillon fait l'hypothèse
qu'une canne pourrait être un capteur adéquat. Le promeneur donne des
mouvements à sa canne en fonction de son rythme, son humeur, ses
émotions, au gré de ses pensées. Ses pensées se matérialisent en
quelque sorte dans les mouvements donnés à la canne. Donc, si on
pouvait enregistrer les mouvements de la canne, on obtiendrait une
trace, un « souvenir à conserver », de ce paysage intérieur.
3. L'hypothèse est appliquée par déduction :
un dispositif est mis en place pour enregistrer les mouvements de la
canne, en adaptant un modèle pseudo-légendaire (l'histoire du scarabée).
4. Vient ensuite la vérification des résultats, par induction : un dessin, en format paysage, est imprimé d'après la carte électronique de chaque promeneur, et représente donc iconiquement son parcours.
3.3. INTERPRÉTATION DE L’ŒUVRE
L’œuvre
de Patrick Corillon consiste à offrir à chaque visiteur le dispositif
susceptible de faire de son propre parcours une expérience artistique.
Ainsi, l'œuvre s'actualise par le parcours de chaque visiteur. Elle
n'existe que par sa réception.
Encore
faut-il que le visiteur accepte de jouer le jeu, avec la sympathie
intellectuelle préconisée par Peirce. Une telle attitude est
particulièrement nécessaire en ce qui concerne l'art contemporain, qui
ne se présente pas, à première vue, « comme de l’art ».
L'œuvre
n'est ni la canne, ni le papier imprimé. Les cannes proposées au choix
des visiteurs sont toutes différentes. Chacune est un objet quelconque,
non artistique, fait pour être utilisé fonctionnellement, pas du tout
pour être contemplé. La canne n'est pas une œuvre d'art, pas plus que
ne l'est la feuille sortant de l'imprimante. Lorsque le visiteur
emporte son dessin au terme de sa visite, il n'emporte pas pour autant
un morceau de l'œuvre. L'œuvre n'est donc pas circonscrite à un objet,
mais il s'agit de ce qu'il est convenu d'appeler une
« intervention artistique ».
En
suivant Peirce (1931-1935 : 1.43), on peut distinguer trois
catégories d'activités humaines : les activités artistiques,
pratiques et scientifiques.
Cette
distinction nous permettra de mieux saisir la spécificité artistique du
parcours accompli par le visiteur. On pourrait en effet imaginer le
même type de dispositif — une canne équipée d'un appareil
enregistreur —, mais qui serait utilisé dans le cadre d'une
activité pratique ou scientifique, et s'interroger sur les différences
essentielles de ces activités par rapport à l'activité artistique.
Imaginons
donc tout d'abord une canne enregistreuse utilisée
« pratiquement ». Cette canne aura été conçue et construite
par un technicien, et le marcheur l'utilise « en
transparence », comme un outil, pour contrôler et améliorer ses
performances physiques. Le compteur inséré dans la canne lui révèle, en
fin de parcours, des résultats chronométriques : durée totale de
son parcours, distance parcourue, rythme de marche variable selon le
type de terrain et sa fatigue, etc. La canne est donc interprétée en
fonction de l'action du marcheur (interprétant énergétique, selon
Peirce). La canne aide le marcheur à se comporter efficacement dans le
réel.
Imaginons à présent une recherche
scientifique, par exemple une étude behavioriste qui se donnerait comme
objectif de mesurer, au moyen d'une canne enregistreuse, l'impact de
l'environnement sur les réactions psychosomatiques des individus. C'est
l'expert qui définit les conditions de l'expérimentation : faire
marcher avec la canne un échantillon représentatif d'individus dans un
même paysage, puis les mêmes individus dans des paysages différents. Le
marcheur, qui est un « cobaye », doit être inattentif ;
ce n'est pas lui qui contrôle, ni l'usage de la canne, ni les
résultats. Ceux-ci sont interprétés par l'expert, au moyen d'une
formule mathématique (interprétant logique, selon Peirce). Une telle
recherche, comme toute activité scientifique, viserait à accroître la
connaissance des lois qui régissent le réel.
Revenons
au parcours effectué par le visiteur avec le dispositif mis en place
par l'artiste. Il se différencie des deux cas imaginés (pratique et
scientifique), à la fois par le contrat établi entre le concepteur du
dispositif et son utilisateur, par le but de l'activité, son niveau
d'interprétation et son rapport au réel. C'est l'artiste qui définit
les conditions de l'expérience, et le visiteur doit y être attentif.
Son attention est nécessaire au but même de l'expérience : capter
des qualités de sentiment. C'est le visiteur lui-même qui interprète
son expérience, et son interprétation se situe à un niveau émotionnel.
Elle se fait au moyen d'une fiction ou d'une métaphore. En effet,
lorsque, en fin de parcours, le visiteur reçoit une feuille où se
trouve imprimée une image abstraite, il ne reçoit aucun code lui
permettant de déchiffrer cette image. Seule la fiction, écrite au
verso, lui sert d'interprétant : elle lui suggère que l'image est
celle de son paysage intérieur. Cette image serait la transcription
kynésique-graphique de ses pensées, le signe indiciel-iconique du
paysage mental qu'il a parcouru pendant sa promenade-visite de
l'exposition. La clef d'interprétation fictionnelle contribue à
enrichir le réel du visiteur en y introduisant du possible.
Nous résumons, dans le tableau suivant, notre comparaison des trois types d'activités.
Art, pratique et science
|
Art |
Pratique |
Science |
Contrat |
artiste
définit les conditions
visiteur
doit être attentif |
technicien
construit l'outil
utilisateur
se sert adéquatement de l'outil |
expert
définit les conditions
cobaye
doit être inattentif |
But |
capter
des qualités de
sentiment |
améliorer
des performances |
mesurer
les phénomènes |
Interprétant |
émotionnel
fiction-métaphore
(interprétation par
le visiteur) |
énergétique
action
(interprétation par l'utilisateur) |
logique
formule mathématique
(interprétation par
l'expert) |
Rapport au réel |
enrichir le réel en y introduisant du
possible |
se comporter efficacement dans le
réel |
connaître les
lois
qui régissent le réel |
3.4. CONCLUSION
Le
dispositif proposé par Patrick Corillon vise à transformer en
expérience artistique le parcours effectué par le visiteur. Cette
intervention pose inévitablement la question de ce qu'est l'art. En
effet, une œuvre d'art « classique » (un tableau, une
sculpture) nous est donnée a priori comme telle et n'exige aucun questionnement préalable sur son statut : elle appartient de facto
au domaine artistique. Son interprétation relève donc naturellement
d'une activité artistique. Tandis que parcourir est une activité
quotidienne : chaque jour, nous accomplissons des trajets
déterminés (dans la maison, sur le chemin du travail, etc.). Le
parcours — même celui qui consiste à visiter une exposition d'œuvres
d'art —- relève de facto d'une activité pratique. Il n'est pas considéré a priori
comme une activité artistique. Dès lors, la proposition de faire du
parcours une activité artistique exige du visiteur une (dé)marche
nouvelle, une attention aux différents aspects mis en évidence dans la
première colonne de notre tableau.
4. OUVRAGES CITÉS
-ANDERSON, D. (1987), Creativity and the Philosophy of C.S. Peirce, Dordrecht, Martinus Nijhoff Publishers.
-EVERAERT-DESMEDT, N. (1997), « Voir la matière, croire à
l’immatériel. Interprétation des monochromes bleus de Yves
Klein », RS/SI, vol. 17, no 1-2-3.
-EVERAERT-DESMEDT, N. (2005), « Sens d’une œuvre et sens d’une
exposition : le parcours du visiteur », Protée, vol. 33, no 2.
-EVERAERT-DESMEDT, N. (2006), Interpréter l’art contemporain, Bruxelles, De Boeck-Université.
-PEIRCE, Ch. S. (1931-1935), Collected Papers, vol. 1-6, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press.
-PEIRCE, Ch. S. (1958), Collected Papers, vol. 7-8, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press.
5. EXERCICES
A.
Choisissez une œuvre contemporaine qui ne se présente pas, à première
vue, « comme de l’art ». Argumentez pourquoi, à votre avis,
elle est (ou n’est pas) de l’art.
B.
À propos d’une œuvre de votre choix, essayez de préciser (1) quelles
« qualités de sentiment » sont en jeu, (2) par quel processus
le récepteur est conduit à la « pensée iconique ».
C.
Analysez un texte dans lequel un artiste s’explique à propos de
l’élaboration de son œuvre. (1) Comment désigne-t-il la
« priméité » qu’il cherche à capter ? (2) Pouvez-vous
mettre en évidence, dans sa démarche, un processus abductif ? |