Le langage nuance et explicite les conventions de sens passées sur la réalité
Echanger des mots, c’ est partager un sens ... ancien ou s’ accorder sur une nouveauté !
lundi 9 juillet 2007, par Jean-François Doucet
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Qui ne s’est jamais étonné des variations culturelles quasi infinies des perceptions humaines ? Tel peintre coloriste voit 15 nuances de couleurs là où le commun des mortels ne voit qu’un vert uniforme. Tel asiatique cherche des réïncarnations là où un occidental n’ entrevoit pas même l’ ombre d’ un revenant. Qui ne s’ est pas émerveillé de la plasticité de nos perceptions de ce que nous tenons pour vrai : personne de nos jours, au vu des images satellites de notre " belle boule bleue " n’ oserait l’ imaginer plate : et pourtant, bien des grecs de la période classique tenaient pour vrai que notre univers, sans histoire, n’ allait pas au delà des limites fixées par l’ observation. Malgré la variation extrême dans le temps et l’ espace des perceptions humaines, des groupes se forment cependant autour de perceptions communes de la réalité. Prenant position sur elle, ils échanges des sons chargés de sens entre eux. Ils tombent d’accord sur un référent tandis que les sons mémorisés sont les signifiants des linguistes. Le sens transmis par ces traces mémorielles sont alors les signifiés correspondants.
La notion de référent [1] pose la question de savoir si la réalité existe en dehors des observateurs qui la percoivent. Le référent est soit une limite d’ une réalité impensable en dehors de nos perceptions soit un concept abstrait commode pour la désigner. C’ est sur eux que les sons mémorisés accordent un sens. Détaché du référent, ce sens, est, dans nos cultures, arbitraire par rapport aux signifiants. Il existe toutefois des cultures où le référent "porte" ou "épouse" le sens : l’ empreinte du sens sur le référent est la prégnance des signifiants sur la réalité.
Le signifiant en tant que trace sonore mémorisée -trace mnésique- comporte deux faces : l’ une, hébergée par le locuteur est ce qu’il a organisé des signifiants empruntés au pot commun du langage tandis que l’ autre face est une perche tendue à ses interlocuteurs pour qu’ils reconstruisent le sens qu’il a exprimé. De ce point de vue, tout signifiant est un coin entre soi et autrui, entre une mémorisation individuelle de traces sonores communes à d’ autres mémoires. Tout signifiant relatif à son référent, de ce fait, concerne quelqu’un. Pris entre sa source et son adresse, il représente également un sujet pour d’ autres signifiants. [2] De ce point de vue, les êtres parlants partagent des signifiants pour passer autant de conventions sur le sens de leurs perceptions d’ une réalité au moins en partie commune.
Quant aux signifiés, ils sont donnés par les sujets aux objets de leur environnement. Entre signifiants et signifiés s’immisce donc une grande variation de consensus passés entre les locuteurs sur les signifiés qu’ils partagent. Ce sont ces dernières qui sont au fondement des communautés culturelles qui s’ accordent sur tel ou tel aspect de la réalité : au sens général donné au signifiant " pain ", par exemple, viennent s’ ajouter les variations des pains particuliers à chaque communauté culturelle.
Ces trois notions de "référent ", de "signifiants" ou de "signifiés"résument les variations naturelles du sens donné par les
humains à leur réalité. Ils peuvent servir non plus à représenter ni expliciter cette variété mais à la provoquer : ils sont alors les outils de la créativité humaine.
Que deux locuteurs se mettent d’ accord sur un aspect particulier de leur référent, ils pourront le désigner pour définir le signifié correspondant.
On doit noter la vivacité des propos échangés : un locuteur n’ est pas lettre morte : il s’ adresse à son semblable à l’ aide de signifiants pour s’ en faire comprendre, lui-même auteur de signifiants à l’aide desquels il attribue un sens aux mots échangés. Les signifiants correspondants partagés par eux seuls pourront être adoptés par toute une communauté comme un néologisme à la facon des pidgins produit entre des êtres humains sans langue commune devant fabriquer leurs outils langagiers pour cependant communiquer entre eux.
Grâce aux 3 concepts servant à l’ expression orale, le sujet créateur noté Je, [3] exprime ses représentations ( Imaginaire) à l’ aide de la langue ( Symbolique ) tandis que le Réel reste l’ impensable. [4] ). [5] Une création, exprimée par une ou plusieurs organisations signifiantes nouvelles est alors une ré-écriture ( avec des éléments du Symbolique) de la réalité dont le sujet partage avec au moins un autre sujet une représentation ( Imaginaire ).
Pour ce faire, le sujet dont l’ Ego [6] n’ obture pas le champ des autres réalités possibles, n’ accorde à son "Moi", que l’ attention due à " un précipité d’ identifications " c’ est-à-dire de la reconnaissance à l’égard de gens qui ont compté pour lui. Ce faisant, il se permet de retrouver comme autrefois la satisfaction à l’égard d’un objet anciennement perdu dont il crée ici et maintenant la réplique.
[1] Certains auteurs comme S Dehaene parlent d’invariants pour désigner la relation établie entre les objets et les variations de leur représentation : e.g. la lettre A ou a ou à ou a est reconnue par le cerveau humain comme les variantes possibles de la même lettre A ( invariant ou référent )
[2] voir la définition du sujet par J. Lacan dans " Encore " XI Le rat dans le labyrinthe p 129" .
[3] La distinction entre "je" et "ego" coïncide avec les "Je" solitaires de philosophes comme Descartes, de penseurs comme Montaigne et l’ "ego" contemporain se définissant plus par les relations qu’ il entretient avec ses semblables que par son existance propre. On peut situer la naissance de cet sorte d’ego entre "Woodstock" (1969) en tant que première manifestation de la culture de masse et " The culture of narcissism" (1979)
[4] « L’homme a pu entrer dans l’ordre symbolique, comme sujet, par la voie d’une béance spécifique de sa relation imaginaire à son semblable. » J. Lacan. Écrits.Le Seuil, Paris, 1966. p 53.
[5] Ce Réel impensable est à rapprocher du Tao qui, lui aussi, est irreprésentable et dont on retient les vers :
La Voie dont on parle
n’ est pas la Voie suprème
Concepts et noms sont des illusions
Toute réalité émane du sans-nom
Le nom est ce qui divise
En donnant à toute chose
une identité
[6] Deux périodes se succèdent dont l’une commenca, sans doute, avec le christianisme, religion qui propose le salut de l’âme individuelle et donc où l’ on demande la foi de la personne elle-même, ignorée des précédentes religions toutes fondées sur la ville ou le peuple, où s’ engage une instance nouvelle, cet ego tout justement que les Grecs ni les Latins ne connaissaient que vaguement puisque le fameux "Connais-toi toi-même" n’invite qu’à estimer ses limites.- Michel Serres, Hominescence, Editions Le Pommier, 2001, p 287